Benjamin Coriat : « L’âge du néolibéralisme est derrière nous »


Benjamin Coriat : "L'ensemble des dérèglementations liées à la propriété exclusive est à l'origine d'une des plus importantes crises économiques que l'on ait jamais connue depuis 1929 : la crise des subprimes". Crédit : DR
Print Friendly, PDF & Email

L’économie dite collaborative émerge en France et un peu partout dans le monde depuis la crise issue des subprimes. Cette économie de la débrouille se structure et s’incarne au travers d’initiatives personnelles, bien organisées, si bien qu’à terme, elles pourraient constituer des alternatives, pérennes et solides, à l’économie de marché. Les communs constituent une de ces alternatives. Pour le coprésident des Économistes atterrés, Benjamin Coriat, agrégé d’économie, le retour des communs sonne le glas du néolibéralisme. Economie collaborative : les communs sont-ils la nouvelle alternative ?

 

Paradigme & Prospective : La responsabilité de l’économie de marché, dans la crise globale que nous subissons est telle, qu’une réflexion doit être menée sur la création de nouvelles alternatives. Dans votre dernier ouvrage Le retour des communs, la crise de l’idéologie propriétaire, vous axez votre réflexion sur les potentialités que peuvent offrir les communs pour, à terme, devenir des modèles économiques alternatifs. Une brèche est-elle ouverte ?

Benjamin Coriat : Effectivement, en la matière, nous pouvons dire qu’une brèche a bel et bien été ouverte. Cette nouvelle alternative en capacité de constituer les communs peut prendre une place importante. À titre d’exemple, certains d’entre eux s’illustrent déjà dans les domaines fonciers, dans les domaines de la propriété intellectuelle, mais également dans le domaine de l’eau. À ce propos, à Naples, lorsqu’il y a eu tentative de privatisation du service des eaux par le gouvernement de Berlusconi, les citoyens se sont mobilisés pour la refuser, rappelant que l’eau est par nature un bien commun.
Des juristes ont, d’ailleurs, travaillé à ce que soit constitutionnellement reconnue cette notion de bien commun ; ils ont obtenu gain de cause, par la création d’une société d’économie mixte constituée à cet effet. Si l’on veut pousser la réflexion encore plus loin, les communs s’illustrent également sur la scène politique. Les récentes élections de Barcelone nous le prouvent… C’est la liste « Barcelone en commun » qui est sortie gagnante ; cette dernière militant contre les privatisations afin d’étendre le domaine commun.

 

Pourquoi affirmez-vous que l’idéologie propriétaire est en crise ?

Il faut d’abord, en amont, se mettre d’accord sur ce qu’est l’idéologie propriétaire. En économie, elle repose sur l’idée que les marchés sont autorégulateurs et que l’efficience ne peut provenir que du libre jeu des marchés. Pour cela, il faut que la propriété sur les biens et les services soit pleine, exclusive et entière. C’est donc au nom de la propriété exclusive que l’on a procédé à une série de déréglementations qui se sont multipliées ces trente dernières années.
L’ensemble de ces dérèglementations est à l’origine d’une des plus grosses crises économiques que l’on n’ait jamais connue depuis 1929 : la crise des subprimes. Elle n’est autre que le pur produit de l’idéologie propriétaire pour deux raisons : d’une part, parce que les subprimes sont les produits d’une absence de réglementation et d’une substitution du pouvoir des marchés et de la propriété exclusive qui va avec, d’autres part parce ce que cette crise s’est développée sur les produits hypothécaires pour transformer en propriétaires des classes sociales qui n’auraient pu accéder à la propriété.

 

Les communs sont-ils suffisamment viables pour constituer un modèle alternatif économique et s’étendre à d’autres domaines que la propriété exclusive ?

La grande force des communs, c’est qu’ils ne constituent pas un modèle unique. Chaque commun est un collectif d’acteurs qui s’entendent sur les droits d’usage, d’exploitation, de commercialisation, de cession, pour permettre à ces communautés de se reproduire et de préserver la ressource. à ce jour, je citerais, à titre d’exemple, comme commun tangible type, une pêcherie, un lac et ses poissons. Les pêcheurs riverains se mettent d’accord sur les modalités de prélèvement pour assurer la préservation des espèces. Quant à l’encyclopédie Wikipédia en ligne, ouverte à tous, pour garder la qualité des données, elle mandate des contributeurs pour procéder à la vérification de la qualité de l’information. La viabilité des communs dépend de leur adaptation ou non-adaptation pour perdurer ou disparaître.

 

 

« Les communs sont un niveau 
de démocratie intermédiaire »

 

 

Pourrait-on envisager de créer des communs dans le domaine de la finance afin de mieux la domestiquer ?

Il en existe déjà à l’image du crowfounding qui, outre le levée de fonds qu’il permet, donne la possibilité, au public concerné, de suivre de près le projet qu’il a soutenu ou mis en ligne. Ce financement participatif s’apparente à un commun. Les monnaies locales ou communautaires sont, également, des instruments d’échange entre communautés.

 

Au regard de la crise des subprimes (2007-2008), ne pensez-vous pas que les lois nationales – et plus largement, le droit international – ne sont pas assez fermes eu égard aux exactions économiques ?

Une fenêtre d’opportunités s’est ouverte pour réguler la finance après la faillite de Lehman Brothers mais elle s’est vite refermée ! Le lobbying bancaire et financier, aussi bien aux États-Unis qu’en France, a été capable de limiter, au maximum, les restrictions alors imposées. Bien qu’il ait été annoncé l’arrêt de la commercialisation de toute une série de produits financiers dérivés, totalement toxiques, elle se poursuit encore aujourd’hui. Malgré le projet d’arrêter, pour des établissements financiers, de fonctionner en dehors des réglementations existantes et quoique l’on ait prévu de séparer, dans le secteur bancaire, les activités dites classiques des spéculatives, en France, rien n’a été fait dans ce sens et les banques continuent de spéculer avec notre épargne sans aucune garantie, si ce n’est celle de l’État.

 

« Nous rentrons dans 
un nouveau cycle historique »

 

Compte tenu des conséquences délétères multisectorielles induites par l’économie de marché, pourrions-nous envisager une alternative différente de celle des communs, plus juridique, consistant à reconnaître en France le « crime économique » et, plus largement, dans le monde, le « crime économique » contre l’humanité ? Avec le soutien de la société civile, seriez-vous, en tant que coprésident des Économistes atterrés, en mesure d’envisager de défendre l’idée d’une reconnaissance du « crime économique » contre l’humanité ?

Sur le principe de rendre les banquiers et les financiers responsables de leurs actions, notamment, concernant la prise de risques élevée, je suis pour. Toutefois, il faut trouver le bon équilibre entre le fait de préserver l’épargne des citoyens et celui de ne pas paralyser tout le système. Il faut limiter l’action à des cas légalement bien définis, de prises de risques délibérées dans le seul but d’accumuler des profits. Idem pour la reconnaissance d’un crime « économique » contre l’humanité.

 

A ce propos, saviez-vous qu’en date du 1er septembre 2011 une plainte pour « crime contre l’humanité » a été déposée auprès du Doyen des juges d’instruction du tribunal de grande instance (TGI) de Paris, plainte dont le but était de dénoncer les dérives d’asservissement de masse de la « titrisation des créances bancaires » ? Quel est votre sentiment à ce propos ?

Sans trop vouloir rentrer dans le détail de ce dépôt de plainte, sur le principe de sanctionner les risques sur l’épargne populaire, je suis pour ce genre d’initiative, sous réserve qu’une bonne ingénierie juridictionnelle et financière le permette. À ma connaissance, les Islandais sont les seuls, à avoir poursuivi le secteur bancaire pour mise en circulation de produits toxiques. Je regrette qu’en la matière cela ne se soit pas généralisé chez nous et ailleurs. En France, dans la mesure où l’on pourrait établir que des produits toxiques ont été mis délibérément en circulation, il serait juste que les responsables soient jugés.

 

En tant qu’économiste atterré, quel regard portez-vous, finalement, sur l’émergence de nouvelles alternatives à l’économie de marché ? Rentrons-nous dans une ère de transition ?

Je dirais, qu’effectivement, nous sommes rentrés dans un nouveau cycle. Même si le système en place est encore vivace et dominant, l’âge du néolibéralisme est derrière nous ; il est en fin de course historique et les mouvements comme les communs en sont la démonstration. Autrefois, nous étions coincés entre la propriété exclusive qui a abouti au désastre que nous connaissons et la propriété publique généralisée, façon soviétique, qui a échoué symboliquement avec le mur de Berlin. Le mouvement social, en dépit de toute légitimité de ses revendications, avait beaucoup de difficultés pour construire une alternative. Je pense qu’autour des communs commencent à se dessiner la possibilité d’éviter les travers du néolibéralisme d’un côté et de la bureaucratie communiste de l’autre.   

 

  1. Les Liens qui Libèrent. 160 pages. Janvier 2015, ISBN 979-10-209-0139-2. 10 €

 

Le Nouveau Manifeste des économistes atterrés1 :
15 chantiers pour une nouvelle économie

Parce que l’économie de marché a des conséquences nuisibles multisectorielles, les Économistes atterrés axent leur réflexion, dans ce nouveau manifeste, autour de 15 chantiers, sur des thèmes tels que l’écologie, la finance, les banques, la protection sociale et démontrent que d’autres voies sont possibles à l’économie destructrice que constitue l’économie de marché. Ce travail de réflexion collective est la preuve que, même au sein des économistes, on ne se résigne pas. Devant l’inertie de l’ensemble des pouvoirs publics depuis la crise engendrée par les subprimes, certaines alternatives commencent à se mettre en place et sont l’initiative de personnes porteuses d’un véritable projet structurant pouvant malmener le système en place. Mais l’impulsion doit également émaner des états asservis à l’économie de marché par la mise en place de véritables réformes structurelles.

 

A propos de Benjamin Coriat

Coprésident des Économistes atterrés (collectif d’économistes et de citoyens), Benjamin Coriat est un économiste français, né en 1948 à Rabat, au Maroc. Il se situe dans la filiation de la théorie de la régulation. Licencié de philosophie, docteur (1976-1980) et agrégé en sciences économiques (1984), il est, depuis 1989, professeur à l’université de Paris XIII (faculté des Sciences économiques et de gestion), avec promotion en classe exceptionnelle en 2004. Auteur, il est, notamment, à l’origine de nombreux ouvrages : Penser à l’envers, Paris 1991, Christian Bourgois Éditeur ; L’Atelier et le chronomètre, Paris 1994, Christian Bourgois Éditeur ; Les nouvelles théories de l’entreprise, Paris 1995, Editions Librairie générale française ; Vingt ans d’aveuglement : l’Europe au bord du gouffre, Mai 2011, Editions Les liens qui libèrent ; Le retour des communs : livre coordonné par Benjamin Coriat, Mai 2015, Les Liens qui Libèrent. Il a, naturellement, participé à la rédaction des ouvrages à succès Le Manifeste des Économistes atterrés (2010), vendu à près de 100 000 exemplaires, et Le Nouveau Manifeste des Économistes atterrés (2015), tous deux parus aux éditions Les liens qui libèrent.

 

 

Print Friendly, PDF & Email