Christophe Ramaux : « Les politiques libérales d’austérité ont conduit à l’effondrement de notre économie »


Pour Christophe Ramaux, « si on ne conçoit pas qu'on puisse appréhender et gérer l'économie autrement, on ne sortira pas [de cette crise] ». Crédit : DR
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Avec le soutien du collectif Les Économistes atterrés, plus d’une centaine d’économistes français de tous bords ont pris position commune, dans un texte fort, pour une sortie du marasme dans lequel le pays et l’Europe stagnent depuis plusieurs années. Christophe Ramaux, enseignant-chercheur en économie et instigateur du texte avec l’économiste Henri Sterdyniak, revient sur le plan de relance, d’inspiration keynésienne, proposé pour mettre fin à la spirale néo-libérale qui nous a conduits dans l’impasse. Plein cadre sur l’Appel de 134 économistes pour une sortie de crise. Exclusif.

 

Paradigme & Prospective : Vous êtes parvenu à mettre d’accord 134 économistes autour d’un ambitieux plan de relance. Quel diagnostic d’échec des politiques libérales a motivé votre réflexion ?

Christophe Ramaux : Ce système, qui s’est imposé au milieu des années 1980 dans tous les pays développés et qui a explosé en 2008, repose sur quatre volets : la finance libéralisée, le libre-échange, la contre-révolution fiscale et l’austérité salariale. Mais, dans des sociétés où 80 % de la population est salariée, comprimer les salaires a créé un choc négatif de demande. Pour tenir malgré tout, le néolibéralisme a inventé un substitut et encouragé l’endettement privé, maintenant ainsi un flux de consommation et de demande. Sur cette très forte dette privée s’est greffée une bulle spéculative, qui a éclaté fin 2007 (ndlr : la crise des subprimes). En réaction, les états ont alors opéré un retour vers le keynésianisme1, en intervenant massivement pour éviter que la grande récession se mue en grande dépression. Pourtant fin 2010, la zone euro a mis fin à cette parenthèse et décidé d’aller encore plus loin dans la logique libérale sous prétexte que, l’endettement public ayant augmenté, il fallait de l’austérité budgétaire et que, pour des raisons de compétitivité, il fallait de l’austérité salariale. Résultat ? L’Europe, et la France avec, va connaître une décennie perdue. La zone euro, qui n’a pas retrouvé son niveau de PIB de 2008, est aujoud’hui la grande malade de l’économie mondiale.

 

L’Europe est aujourd’hui la grande 
malade de l’économie mondiale

 

Les solutions que vous préconisez s’articulent en trois volets emmenés par l’action publique. Quels sont-ils ?

Nous prônons un nouveau pacte productif, avec une dimension à la fois écologique et sociale, notamment pour réhabiliter l’entreprise comme institution collective contre les logiques financières qui la réduise à une structure créatrice de valeur actionnariale. Le deuxième volet propose un soutien à l’activité et à l’emploi avec 40 milliards par an pour sortir des politiques d’austérité budgétaire. Il s’agit de contrer la course effrénée à la compétitivité par l’abaissement des salaires et des prestations sociales, à laquelle s’adonnent les pays européens. Le troisième point concerne la nécessaire remise à plat des règles européennes.
Il faut remettre en cause la mondialisation libérale, fixer des règles élémentaires en matière d’échanges, encadrer la concurrence. Il y a des choses que le marché ne sait pas faire : le plein-emploi, la stabilité financière, la satisfaction de nos besoins sociaux en matière de retraite, de santé, d’éducation, d’écologie… L’initiative privée a du bon mais il y a aussi besoin d’intervention publique en tous domaines.

 

C’est une logique libérale 
qui est à l’œuvre : laisser les nantis 
à leurs privilèges et s’en prendre 
aux classes populaires

 

D’où vient cette « logique du mépris généralisé » qui gangrène la France et dont vous appelez à sortir ?

On a tendance à mépriser 80 % de notre population : les jeunes qui n’ont pas de bac scientifique ; les travailleurs qui ne sont pas cadres ; les Français qui ne vivent pas au coeur des métropoles… Simultanément, on accable les plus pauvres qui, pourtant, ne « coûtent » pas cher ! Le RSA fait vivre des millions de personnes et coûte seulement 10 milliards, contre 300 pour les retraites. Notre protection sociale ne soutient pas seulement – et très imparfaitement – les pauvres, elle vise à assurer un certain bien-être social à tous. Et puis, augmenter les minima sociaux impacte directement la consommation, alors que si on augmente les revenus des riches, il n’y a pas de répercussion sur les chiffres car eux pratiquent l’épargne financière.
C’est le même mépris envers les fonctionnaires, accusés de ne pas être productifs alors que leur travail augmente le PIB. Mépris qui touche aussi les travailleurs du privé : à écouter le gouvernement (ndlr : et son projet de réforme du code du travail), s’il y a des chômeurs c’est à cause des travailleurs qui refusent de rogner sur leurs droits, et pas à cause des cadres-dirigeants des grandes multinationales qui gagnent des millions ! C’est toute la logique libérale qui est à l’oeuvre ici : il faut laisser les nantis à leurs privilèges et s’en prendre aux classes populaires.

 

Il faut revaloriser les salaires 
pour créer un vrai choc 
de demande

 

À l’inverse, de quoi est fait le modèle social que vous défendez ?

Le néolibéralisme a tout faux. En Europe, les pays qui ont mené les politiques d’austérité les plus radicales se sont effondrés. En France, l’économie stagne en raison de politiques d’austérité salariale mais le maintien de la dépense publique a permis de soutenir le secteur privé via la consommation, évitant ainsi la dépression. Contrairement aux idées préconçues, dans nos économies mixtes, la plus grande part de la dépense publique est reversée aux ménages sous forme de prestations sociales en espèces (allocations retraite ou chômage) et en nature (médicaments, soins, aides au logement, etc.) Pour sortir du risque de déflation, il faut aller encore plus loin et revaloriser les salaires, pour créer un vrai choc de demande.
Il faut aussi refaire du « liant » dans notre société. Offrir aux chômeurs la perspective de retrouver un emploi, mobiliser toutes les catégories de travailleurs, des classes populaires aux cadres autour d’un nouveau pacte productif.

 

Un plan d’investissement en partie centré sur la transition écologique, c’est aussi l’axe que développe le dernier manifeste des Économistes atterrés2. Pour quelles raisons placer l’écologie au centre du dispositif économique à inventer ?

Il ne s’agit pas de faire une relance aveugle : il faut intégrer l’écologie, ce grand défi du XXIe siècle ; Il est nécessaire de sortir d’une logique punitive de l’écologie, pour en faire un horizon de progrès en termes de mieux-être. On vivra mieux sur une planète avec moins de réchauffement climatique, de pesticides, de pollution, où il n’y aura pas un milliard de personnes sans accès à l’eau potable… Cela tombe bien, c’est un fantastique gisement à court terme d’activité et d’emplois non-délocalisables. Nous privilégions l’axe écologique, mais il y en a d’autres : l’éducation – on devrait avoir un véritable programme de relance éducative -, la santé – on est à la veille d’une révolution technologique en la matière. Les géants de l’Internet investissent d’ailleurs massivement dans ce secteur.

 

Le texte évoque « une alliance des pays d’Europe du Sud » s’il y a blocage pour réformer l’économie européenne…

L’Europe n’a cessé de durcir les règles libérales, notamment avec le Two Pack, le Six Pack et le TSCG3. Actuellement, il est demandé aux pays déficitaires (ndlr : qui importent plus qu’ils n’exportent) de baisser leurs salaires pour regagner en compétitivité. Nous disons qu’il faut, à l’inverse, demander aux pays excédentaires (l’Allemagne, typiquement) d’augmenter leurs salaires et de relancer leur demande interne pour résorber leur excédent par le haut. Qu’ils dépensent plus, investissent plus, consomment plus et donc qu’ils importent plus et exportent moins, ce qui offrira des débouchés aux pays déficitaires. Les pays d’Europe du Sud ne cessent de plaider pour de telles politiques. Or, la France, l’Espagne et l’Italie représentent 40 % du PIB de la zone euro. On a donc des cartes en mains. Mais pour cela, il faut remettre en cause les règles européennes y compris, s’il le faut, l’euro qui, tel qu’il est conçu, est une camisole libérale qui étouffe l’économie européenne.

 

Vous parlez d’une nécessaire réorganisation des banques. Sous quelle forme ?

Le b-a ba, c’est de séparer les banques de dépôt des banques d’investissement. La France est l’un des pays où le lobby bancaire est le plus puissant car il y est particulièrement concentré, avec quatre grandes banques qui contrôlent quasiment tout. Il faut également taxer les transactions financières, ce qui n’a été fait qu’à dose homéopatique en Europe. Et mettre fin aux paradis fiscaux et au shadow banking, où les banques françaises font une bonne partie de leurs bénéfices. On en a les moyens techniques, il manque maintenant la volonté politique de remettre en cause les intérêts des hauts cadres de la finance, qui se sont littéralement « engraissés » ces trente dernières années.

 

À ce sujet, la titrisation des créances bancaires symbolise les dérives de la finance et a donné lieu aux prémices de la crise des subprimes. En 2011, une plainte pour « crime contre l’humanité »4 a été déposée pour dénoncer ces pratiques. Qu’en pensez-vous ?

La titrisation des créances, que la commission européenne est d’ailleurs en train d’encourager en créant un marché unique des capitaux, nous a conduits à la catastrophe que l’on sait. Néanmoins, les analogies de ce type ne me plaisent pas beaucoup. La notion de « crime contre l’humanité » est clairement définie et on n’a pas besoin d’utiliser ces formules pour parler de pratiques, certes condamnables, mais qui ne sont pas assimilables à des pratiques de génocide. Il est cependant indéniable qu’il faut remettre à plat le système bancaire et financier et contraindre les banques à se recentrer sur leur métier de base : distribuer des crédits pour financer l’économie à travers des activités socialement utiles et des projets productifs et ne pas s’adonner principalement, pour leurs bénéfices, à des activités spéculatives.

 

Sans réelle volonté politique, le plan de sortie de crise que vous proposez ne s’apparente-t-il pas à un voeu pieux ?

On mène des combats avant tout parce qu’ils sont justes ! Il y a, on le sent, le sentiment diffus que ça ne peut plus durer comme ça. L’idée selon laquelle il n’y a pas de débat possible en économie n’est plus supportable : si on ne conçoit pas qu’on puisse appréhender et gérer l’économie autrement, alors c’est sûr qu’on n’en sortira pas ! En tant qu’économistes, nous apportons notre modeste contribution à ce mouvement qui, je l’espère, va nous permettre de sortir de l’impasse. Les politiques, les syndicats, les citoyens, à chacun de se saisir de ces propositions. Nous n’avons pas la clé, nous faisons seulement notre part.   

 

  1. École de pensée qui découle de la vision macro-économique de J.-M. Keynes, théorisée après la crise de 1929. Selon lui, le marché ne se régule pas seul et l’état doit intervenir dans l’économie, en particulier en période de récession.
  2. Après un premier Manifeste en 2010, qui dénonçait et déconstruisait l’idéologie néo-libérale, le collectif des économistes atterrés a publié en janvier 2015 un Nouveau manifeste qui propose 15 chantiers pour changer d’économie.
  3. Le Six Pack et le Two Pack sont des ensembles de propositions législatives, respectivement entrés en vigueur en 2010 et en 2013, visant à renforcer la surveillance budgétaire dans la zone euro. Le TSCG ou traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, est l’acronyme désignant le pacte bugétaire européen entré en vigueur en janvier 2013.
  4. Le Syndicat de lutte contre les banques a déposé une plainte auprès du Doyen des juges d’instruction du TGI de Paris pour « crime contre l’humanité », pointant les pratiques de titrisation des créances bancaires.

 

Dans les coulisses de l’Appel des 134

Christophe Ramaux et Henri Sterdyniak, tous deux membres du collectif Les Économistes atterrés, ont soumis en début d’année à leurs collègues ce texte proposant des solutions radicales pour sortir de l’impasse économique dans laquelle se trouve le pays et au-delà, l’Europe. L’idée de cet appel collectif est née en 2015, après les attentats qui ont ébranlé la France et à la suite des résultats aux élections régionales. Devant la gravité de la situation, les signataires sont convaincus que le changement économique fait partie de la solution globale pour redonner confiance aux citoyens et les rassembler autour d’un réel projet de société. 80 économistes retravaillent, amendent et signent donc ce texte publié dans la presse, qui propose une sortie de crise en trois volets, à travers un pacte productif à la fois écologique et social, un soutien à l’activité et à l’emploi, et la remise à plat des règles européennes néolibérales. Courant mars, ils sont rejoints par 54 économistes supplémentaires, convaincus du bien-fondé de l’initiative en dépit de leurs approches économiques parfois très éloignées.
Le 21 mai, ils organiseront une journée publique de débats dont devrait naître un ouvrage en forme de « bouquet pour l’alternative », dans lequel les signataires approfondiront ces pistes en faveur d’un renouveau économique, social et politique.

 

À propos de Christophe Ramaux

Maître de conférence à l’Université Paris I et chercheur au Centre d’économie de la Sorbonne, Christophe Ramaux est un économiste keynésien, qui concentre ses recherches sur l’état social. Il a aussi longtemps été spécialisé en économie du travail, à travers les questions de chômage, d’emploi, de précarité. Il a notamment publié L’état social, pour sortir du chaos néolibéral (éd. Fayard, 2012), Emploi : éloge de la stabilité et L’état social contre la flexicurité. Il a fait partie du Comité scientifique de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) jusqu’en 2015. Membre actif du collectif Les Économistes atterrés, il soutient que l’état social, « dont on sous-estime la portée révolutionnaire », dit-il, constitue le cœur de l’alternative aux politiques économiques néo-libérales.

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