Delphine Batho [PS] : « Il est facile de flinguer une bonne idée »


Delphine Batho, députée socialiste : « Faire entrer le revenu de base à l'Assemblée nationale n'était que la première étape ». Crédit : DR
Print Friendly, PDF & Email

Fervente défenseure de l’idée du revenu de base, la député socialiste, Delphine Batho, estime cependant que sa mise en place ne peut pas être immédiate. Pour le moment, la priorité et d’en faire un sujet de débat de la vie politique française, en vue notamment de la campagne présidentielle toute proche. Exclusif.

 

Paradigme & Prospective : Comment avez-vous commencé à vous intéresser à cette idée du revenu universel ?

Delphine Batho : J’y suis venue en 2013, au moment où j’ai commencé à exprimer des désaccords sur certains choix économiques et budgétaires du gouvernement de François Hollande. Selon moi, il n’y aura pas de retour à la croissance « à l’ancienne », et la situation financière en Europe n’est pas liée à une conjoncture particulière mais à la structure même de son économie. J’ai lu des choses sur l’économie circulaire et alternative et c’est là que j’ai rencontré le Mouvement Français pour un Revenu de Base. J’ai eu des échanges avec eux et je leur ai dit : « Cette idée m’intéresse, j’aimerais en connaître les différentes versions. »

 

C’est une idée très prisée par gauche écologiste et décroissante. Comment expliquer un tel succès ?

Je suis pas dans la vision d’un revenu de base qui se substitue à la nécessité de travailler. Ma position est de vouloir sortir de ce débat entre croissance et décroissance, qui sont je pense deux formes d’impasse. Je conçois plutôt le nouveau modèle français en terme d’économie circulaire, de croissance sélective.

 

Début janvier 2016, vous avez demandé à l’Assemblée nationale la rédaction d’un rapport concernant revenu de base. Qu’est-ce qui a motivé votre démarche ?

On était dans le débat sur la « république numérique ». La révolution numérique va entraîner d’énormes bouleversements dont on ne connaît aujourd’hui que les préludes, par exemple ce que certains appellent « l’ubérisation » (ndlr : transformation de l’économie sur le modèle de l’application de taxi Uber). Et je trouvais que c’était le moment, dans ce débat sur le numérique, d’amener l’idée du revenu de base, surtout à partir du moment où le Conseil du Numérique lui-même a demandé début janvier à ce que cette mesure soit sérieusement étudiée. J’ai en quelque sorte fait écho à la proposition du Conseil du Numérique en la faisant entrer à l’Assemblée nationale.

 

Le revenu de base pourrait-il alors devenir une solution à cette ubérisation de l’économie ?

Pour moi, le revenu de base n’est pas la béquille de ce qu’on pourrait appeler « l’applicariat » : comme une sorte de prolétariat du XXIe siècle où les gens seraient esclaves d’une application. Justement, cette image c’est la version libérale du revenu de base. Je crois d’abord qu’il ne faut pas demander à un seul instrument de régler tous les problèmes. En général c’est comme ça qu’on fait des bêtises … Cette mesure ne doit pas devenir une compensation des dérégulations qui seraient acceptées par ailleurs. Pour moi, le revenu de base ne se substitue ni à l’assurance-chômage, ni à l’assurance maladie.

 

Qu’est-ce qui figurerait dans ce rapport ?

Un travail sérieux, tout simplement. Il contiendrait entre autres une étude de faisabilité, un scenario macro-économique et un exposé des politiques étrangères qui sont faites en la matière, puisque c’est une idée qui est portée dans la société civile à l’échelle internationale. Parce que soyons clairs, il y a des acceptations ultra-libérales du revenu de base qui ne me vont pas du tout. Je voulais qu’on clarifie les choses et qu’on puisse décider en connaissance de cause. L’idée du revenu de base est extrêmement simple : c’est un socle inconditionnel et universel. Mais sa mise en pratique, en « musique », est beaucoup plus compliqué, d’où la nécessité de ce rapport.

 

C’est une idée soutenue autant par gauche que la droite libérale (pour simplifier le système des d’allocations). N’est-ce pas un peu dangereux ?

Je crois au contraire qu’on a plus que jamais besoin d’une qualité nouvelle du débat politique. C’est-à-dire qu’il faut que des responsables de sensibilités complètement différentes soient capables d’assumer quand ils sont d’accord et de reconnaître quand ils ne le sont pas. Je crois même que c’est ce que les citoyens attendent. Le débat autour du revenu de base, est en fait celui du pacte fondateur de notre société. Il s’agit de créer une majorité d’idée au-delà des clivages partisans, comme cela s’est fait à la libération avec le programme du Conseil national de la Résistance sur lequel tout le monde s’est mis d’accord. Je pense que la gravité de la situation dans laquelle est le pays, le désespoir vis-à-vis de la classe politique française qui ressort des dernières élections, imposent de ne pas être sectaire et de dépasser les querelles de partis.

 

Dans une interview donnée au MFRB, vous avez dit : « Je ne veux pas que toutes les questions légitimes sur le « comment » tuent le « pourquoi » du revenu de base » …

J’ai un peu d’expérience et je sais bien comment en France on peut vite « flinguer » une bonne idée. Il ne faudrait pas caricaturer cette mesure, par exemple en disant que le revenu de base n’est qu’un RSA pour tous, ou qu’il doit se monter à telle somme … A ce stade on a besoin d’un travail plus approfondi avant d’entrer dans un débat de montant, de périmètre, etc. Ma position est de dire que cette idée existe et qu’elle correspond parfaitement aux enjeux du XXIe siècle. Il faut maintenant qu’elle soit entendue, étudiée, et pas balayée du revers de la main en prenant tel ou tel prétexte lié à sa formulation technique.

 

Pensez-vous que cela pourrait devenir un thème de campagne pour 2017 ?

Ce n’est pas que je le pense, c’est que je le veux. J’ai fait une plaisanterie dans un débat autour du revenu de base au mois de février  : « A ce stade je ne suis pas candidate à la primaire mais je suis candidate à la primaire des idées. » En clair, j’ai envie que le débat politique tourne autour d’idées nouvelles et modernes. Et faire entrer le revenu de base à l’Assemblée nationale n’était que la première étape.

 

A propos de Dephine Batho

Née en 1973, cette femme politique de gauche occupe actuellement le poste de députée des Deux Sèvres. Elle y a succédé à Ségolène Royal en 2007. Auparavant, elle avait fait partie du gouvernement de Jean-Marc Ayrault, où elle exerçait les fonctions de Ministre déléguée à la Justice, puis de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie. Une place qu’elle quitte un an plus tard, en juillet 2013, après un désaccord sur la politique budgétaire du gouvernement. Delphine Batho s’est également engagée contre la xénophobie au sein de l’association SOS Racisme, dont elle deviendra vice-présidente en septembre 1992.

Print Friendly, PDF & Email