Edgar Morin : « Les initiatives créatrices dans le monde préparent un futur possible »


Intellectuel engagé, le penseur de la complexité combat la toute puissance de la finance au quotidien : "Nous pourrions trouver une nouvelle forme de vie sociale et politique à l'échelle de la planète, mais les processus actuels rendent de plus en plus aléatoire l'avenir de l'humanité". Crédit : Crédit : © CNRS Photothèque, Cyril Fresillon
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A 93 ans, Edgar Morin n’a rien perdu de sa verve. Actif dans le milieu universitaire comme sur les réseaux sociaux, le philosophe et sociologue lutte sur tous les fronts contre les dérives de la finance. Malgré de nombreux constats amers, cet éternel optimiste nous livre les raisons qui le poussent à penser que l’humanité est en voie de sortir de la crise dans laquelle la finance l’a conduite.

 

Paradigme & Prospective : Dans Edgar Morin, chronique d’un regard, vous dites que le cinéma vous a permis de prendre conscience de certains problèmes. Pensez-vous que le cinéma d’aujourd’hui offre toujours matière à réflexion sur notre société ?

Edgar Morin : Le propre du cinéma est de donner des idées. Dans ma jeunesse, j’ai été marqué par certains films allemands et soviétiques de l’époque, mais je n’estime pas que les films actuels soient moins bons. Good Kill (ndlr : film sorti en avril sur un pilote de drone américain qui s’interroge sur le bien-fondé de sa mission : crée-t-il plus de terroristes qu’il n’en élimine ?) aujourd’hui ou d’autres films sur la guerre d’Algérie sont très bons.
Les films qui éclairent les problèmes humains existent toujours. À l’époque, des films comme la Tragédie de la mine (ndlr : un film évoqué dans Edgar Morin, chronique d’un regard, qui raconte comment un coup de grisou dans une mine franco-allemande fait naître une solidarité hors du commun) exprimaient une idéologie à travers des sentiments. C’est toujours le cas aujourd’hui.
Lorsque j’ai réalisé le film Chronique d’un été, avec Jean Rouch en 1961, j’étais dans cet état d’esprit. J’avais envie d’apporter une vraie réflexion sur nos modes de vie, de donner des pistes pour savoir comment affronter l’existence dans notre société.

 

« Cette seconde civilisation veut naître 
 en annihilant l’ancien monde, 
 dirigé par la finance »

 

Dans Edgar Morin, chronique d’un regard, vous évoquez l’Opéra de quat’sous de Berthold Brecht et dites qu’ « on peut être un plus grand bandit en étant banquier qu’en étant chef des bandits ». Est-ce représentatif de la banque dans notre société d’aujourd’hui ?

Dans l’Opéra de quat’sous, le chef des gangsters et le chef des mendiants s’allient pour fonder une banque qui exploite les malheureux. Sans aller jusqu’à dire que, dans la réalité, la banque est une machine à exploiter les plus faibles, j’estime que la finance a pris un pouvoir démesuré. Elle étrangle certains pays, comme la Grèce avec Syriza et a de ce fait un poids énorme sur la politique.

 

Vous avez affirmé que la crise économique était un aspect de la crise de l’humanité. Quels sont les autres aspects de cette crise ?

Avec la mondialisation, l’humanité vit une crise écologique de la dégradation de la biosphère qui, à son tour, dégrade la vie animale et l’homme. Ces dégradations sont complètement incontrôlées. Elles sont provoquées par la science qui offre des avancées à la fois bonnes et horribles. La technique est autant notre esclave que nous les siens. L’humanité n’arrive plus à être humanité parce qu’elle n’arrive pas à vivre en paix.
L’économie mondiale n’est pas régulée, la spéculation déferle sur les matières premières et les profits sont déchaînés. Nous pourrions trouver une nouvelle forme de vie sociale et politique à l’échelle de la planète, mais les processus actuels rendent de plus en plus aléatoire l’avenir de l’humanité. Elle menace de se détruire elle-même. Il faudrait une sorte de Société des Nations pacifique pour y remédier.

 

En quoi estimez-vous que la crise financière menace l’humanité ?

Plus la crise financière est profonde, plus le fanatisme se développe. Ce sont des forces indépendantes et ennemies qui cependant s’entre-favorisent. Le déchaînement du néo-libéralisme est parallèle à l’explosion du fanatisme. Ce sont deux aveuglements qui se propagent. La finance ne pense pas qu’elle est en train de courir à son propre suicide.

 

Que pensez-vous des récentes déclarations de la Banque mondiale qui prône désormais la « restructuration de l’économie mondiale si l’on veut réduire à zéro les émissions nettes de dioxyde de carbone avant la fin du siècle » ?

La réponse aux problèmes écologiques demande une réforme économique globale. Il est évident que le combat contre la pollution passe par un changement général. Il faut absolument diminuer les émissions et privilégier les énergies éoliennes, géothermiques, solaires…

 

« Sans dire que la banque est une machine à exploiter 
 les plus faibles, j’estime que la finance 
 a pris un pouvoir démesuré »

 

Malheureusement, sur le plan écologique, tout est paralysé entre les mains des économistes. Si l’on prend l’exemple de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (ndlr : conférence également appelée COP 21 qui s’est tenue à Paris pour entériner un accord universel sur le climat1), il y aura, peut-être, un accord entre les États pour que chacun ait sa part de sacrifice pour le bien général.
J’espère que des décisions seront appliquées, mais l’écologie est trop souvent mise de côté à cause de lobbies économiques. Malgré tout, le danger qui nous guette peut entraîner une prise de conscience et faire bouger les choses.

 

Vous ne semblez pas très optimiste quant à l’issue de cette conférence…

Les précédentes conférences sur le climat ont eu des résultats décevants, donc je ne me projette pas sur les décisions qui seront prises au cours de celle-ci. J’attends de voir ce qui sera fait. En revanche, je suis optimiste par rapport aux initiatives créatrices dans le monde, qui préparent un futur possible.

 

A quelles initiatives pensez-vous et quel futur nous préparent-elles ?

Nous vivons un moment d’antagonisme fort entre deux civilisations : la civilisation fondée sur le calcul du profit, sur tout ce qui est quantifiable, dans laquelle nous vivons, affronte la civilisation de la convivialité, d’une meilleure vie, moins rapide, qui tente de s’imposer.
Cette nouvelle façon d’appréhender la vie est représentée par les personnes qui manifestent à Sivens par exemple. Cette seconde civilisation veut naître en annihilant l’ancien monde, dirigé par la finance. Le nouveau monde cherche à échapper au giron de la finance en proposant des alternatives qui me semblent intéressantes. Il est attaché à préserver la terre et à rester ancré dans le réel, le concret. Avec eux, la vieille civilisation qui s’accroche à ses privilèges renvoie à un monde dépassé.            

  1. Interview réalisée avant la COP21 qui s’est tenue à Paris du 30 novembre au 15 décembre 2015.

 
˃ Retrouvez Edgar Morin sur Wikipedia.

 

Edgar Morin, chronique d’un regard, une balade à travers les influences culturelles de l’intellectuel

Edgar Morin : "Pourra t-on enlever le drapeau de la barbarie économique qui flotte sur le Panthéon ?". Crédit : © CNRS Photothèque, Cyril Fresillon
Edgar Morin : “Pourra t-on enlever le drapeau de la barbarie économique qui flotte sur le Panthéon ?”. Crédit : © CNRS Photothèque, Cyril Fresillon

Penseur du cinéma sur lequel il a écrit de nombreux ouvrages, initiateur du Cinéma Vérité avec son film Chronique d’un été sorti en 1961, Edgar Morin méritait bien un film. C’est chose faite avec Edgar Morin, chronique d’un regard, réalisé par Céline Gailleurd et Olivier Bohler, sorti en salles et en DVD le 29 avril dernier. Faire un film sur le cinéma qui mette en scène un cinéphile, le pari était osé. Le résultat est plus que réussi. À la fois poétique et réaliste, documentaire et onirique, le film offre au spectateur une plongée dans les influences cinématographiques d’Edgar Morin, dont le parcours personnel et professionnel est étroitement lié au grand écran. Durant 1h20, les caméras de Céline Gailleurd et d’Olivier Bohler accompagnent le sociologue au gré de ses pérégrinations physiques et spirituelles, dans un mouvement constant qui s’accorde avec la volonté du sociologue de décloisonner la pensée. À l’écran, le dialogue entre l’acteur Mathieu Amalric, qui lit des extraits de livres d’Edgar Morin depuis un café, et le sociologue qui les commente, tantôt avec une information biographique, tantôt avec un éclaircissement intellectuel, est éclairé par les nombreux extraits des films évoqués par l’un ou l’autre.

 

Formé par le cinéma

« Un jour, explique l’intellectuel, Céline Gailleurd et Olivier Bohler sont venus à une conférence à Saint-Germain-des-Prés, organisée par Monique Peyriere (ndlr : la collaboratrice d’Edgar Morin et sociologue du cinéma). Dans ma jeunesse, je me suis formé tout seul par la littérature et le cinéma. J’ai écrit sur lui, il m’a accompagné toute ma vie. C’est pour cela que j’ai accepté de participer à ce projet. » Durant deux ans, Edgar Morin s’est laissé filmer à Paris et à Berlin, au gré des conférences qu’il y donnait. à l’écran, il apparaît juste, accessible et honnête. « Cela a projeté des choses que j’avais oubliées, je me suis éveillé aux souvenirs », affirme-t-il. Il partage alors ses ressentis d’enfants comme ses positions politiques, sans barrière, avouant s’ « être trompé sur le côté messianique de la classe ouvrière et sur le fait qu’elle rejette l’exploitation ».
Edgar Morin donne également une explication très simple à sa fascination pour le septième art en tant que sociologue. « La projection et l’identification permises par le cinéma nous font comprendre la complexité des personnages que nous dédaignons dans la vie quotidienne, estime Edgar Morin. Le cinéma nous rend meilleurs et plus intelligents, mais, malheureusement, nous l’oublions en sortant de la salle. » D’une intelligence et d’une justesse infinies, le film permet aux spectateurs lambda de se familiariser avec la pensée du sociologue et de parcourir, en sa compagnie, presqu’un siècle d’histoire, sans la voir passer.

 

A propos du penseur de la complexité Edgar Morin

Théoricien de la connaissance, philosophe et anthropo-sociologue, Edgar Morin est un intellectuel français engagé dans la lutte contre les dérives du système financier. Directeur de recherche au Centre national de recherches scientifiques (CNRS), il défend une connaissance interdisciplinaire pour répondre à la complexité du réel.
Né à Paris dans une famille juive en 1921, Edgar Nahoum perd sa mère à 10 ans et se réfugie dans les salles obscures pour surmonter ce traumatisme. Après le lycée, il entame des études d’histoire et de droit. Pendant la guerre, il émigre à Toulouse et à Lyon avant de revenir à Paris pour entrer dans la résistance avec le Parti communiste français (PCF). Il devient Edgar Morin. À la Libération, Edgar Morin est en charge du bureau « Propagande » pour l’État-Major français en Allemagne. En 1946, il publie son premier livre, L’An zéro de l’Allemagne. De retour en France, il s’installe avec son épouse chez Robert Antelme et Marguerite Duras et vit dans un environnement de constante émulation intellectuelle.
En 1950, il intègre le CNRS et devient le premier chercheur à prendre le cinéma pour objet d’étude. Il fonde avec Roland Barthes, Jean Duvignaud et Colette Audry, Arguments, une revue qui traite de réflexion politique, philosophique et sociale, en 1956.
En 1959, il publie Autocritique, dans lequel il fait un bilan de sa vie et évoque son engagement au PCF (dont il sera exclu dès 1951). En 1970, il participe à la constitution d’un Centre international d’anthropologie au CNRS. En 1975 et 1976, il commence la rédaction de son œuvre majeure La Méthode. Edgar Morin devient ensuite président de l’Agence européenne pour la culture (Unesco) et co-directeur du Centre d’études transdisciplinaires de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) dont un des laboratoires a été rebaptisé Centre Edgar Morin.
Après avoir illustré le destin commun de l’humanité face à la crise écologique en 1992 dans Terre-Patrie, Edgar Morin a reçu le Grand Prix International de Catalogne pour l’ensemble de sa contribution au développement des valeurs culturelles, scientifiques et humanistes, en particulier via son œuvre majeure, La Méthode.
Depuis vingt ans, ses recherches sur la complexité de la connaissance scientifique, des problèmes humains, sociaux et politiques l’ont mené à créer l’Association pour la pensée complexe qu’il préside toujours. Sa proposition de réforme de pensée passe par les quarante livres qu’il a publiés au cours de sa carrière, dont six pour La Méthode. La reconnaissance de son œuvre par le milieu universitaire est illustrée par les dix-huit « doctorats honoris causa » qui lui ont été attribués dans dix pays différents.

 

 

Edgar Morin sur twitter

« La crise économique est un aspect
de la crise 
de l’humanité »

Edgard Morin. Crédit : Denis Gaubert, Nocturnes Productions
Edgard Morin. Crédit : Denis Gaubert, Nocturnes Productions

Très présent sur les réseaux sociaux, Edgar Morin affirmait le 19 avril dernier sur son compte Twitter que « le rôle de l’intellectuel est d’être lucide, d’affronter les complexités, de ne pas trôner en Dieu le Père, et de ne pas faire le matamore ». Fidèle à ce principe, il se plie régulièrement au difficile exercice de partager ses réflexions, sur l’actualité et sur l’humanité, en quelques phrases. Parmi ses tweets, quasi quotidiens, qui lui offrent un lien direct avec ses lecteurs, le philosophe publie des citations, des extraits de sa pensée ou des informations qu’il trouve importantes. Voici un florilège de la matière à réflexion offerte par @edgarmorinparis.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 8 février

La responsabilité des irresponsables et l’irresponsabilité des responsables provoquent bien des catastrophes de l’humanité

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

Le Circ a classé le glyphosate comme « probablement cancérogène ».
En France un champ de blé sur trois est traité au glyphosate Monsanto

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

Tout est à réformer, tout est à transformer.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 5 octobre

La crise économique est un aspect
de la crise de l’humanité.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 28 mars

À partir de la raison calculatrice, de l’obsession du profit,
des fanatismes délirants se propage un immense aveuglement.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 8 février

Pourra-t-on enlever le drapeau de la barbarie
économique qui flotte sur le Panthéon ?

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 27 avril

Ils croient qu’il n’y a que des solutions
économiques ou technique

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 2 juillet

La connaissance écologique nous éclaire sur notre civilisation
et notre civilisation nous éclaire sur la réalité écologique.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

2000 milliards de dettes, dont 65% illégitimes, constituées d’emprunts conclus pour compenser la sous-fiscalisation volontaire des budgets.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

Pour affronter les complexités de notre monde, il faut savoir résister
à la réduction, à la disjonction, au manichéisme.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 18 novembre

Lutter sur deux fronts : contre la domination de la finance
sur le monde, contre l’invasion des fanatismes ethniques, nationaux, religieux.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

Contre la dégradation de toutes choses, la vie a deux réponses :
la régénération et la métamorphose.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 28 juillet

La croissance des obscurantismes et la domination du capital financier sont liés
à l’incapacité de penser la compléxité de notre monde.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 28 mars

Les échanges financiers mondiaux sont 74 fois le montant du PIB mondial.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 28 mars

La barbarie financière étrangle la Grèce sans scrupule.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 28 mars

En 2014, 32 milliards de dollars dans les paradis fiscaux.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

La tribu reconnait comme penseurs ceux qui pensent leurs évidences,
alors que penser est en rupture avec les évidences de la tribu.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

Tout est séparé, compartimenté, morcelé.
Relions, relions, relions.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 1 janvier

Ceux qui possèdent la finance
sont possédés par la finance

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 2 juillet

Formules et algorithmes couplés à des politiques économiques erronées,
continuent à occulter la pauvreté, la misère, les inégalités, G.Rossi.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

Les explosifs s’accumulent dans
les bas-fonds de la mondialisation.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 7 février

La Croatie a démarré lundi 2 février un programme d’effacement des dettes
de plusieurs dizaines de milliers d’habitants les plus démunis.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 11 février

Les méfaits des nôtres sont des erreurs
les méfaits des autres sont des horreurs.

 

Edgar Morin @edgarmorinparis 28 mars

L’automatisation tue plus d’emplois qu’elle n’en crée.
47% des emplois existants seraient automatisés en 2035 (étude d’Univ. d’Oxford).

 

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