Festival d’Avignon 2016 : “La Dictadura de lo cool”, une “satire sociale grossière et vertigineuse” par La Re-Sentida


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Présentée par la troupe chilienne La Re-Sentida lors de l’édition 2016 du Festival d’Avignon, la première représentation de La Dictadura de lo cool, mise en scène signée par Marco Layera, s’est tenue le 18 juillet à 18h au Lycée Aubanel. Une critique acerbe autant que philosophique, cette « satire sociale grossière et vertigineuse »1 fut l’occasion pour les comédiens d’offrir une création originale et fracassante, en espagnol sous-titrée en Français.

Dans la grande salle aménagée du lycée Aubanel, les comédiens se mettent en place pendant que les visiteurs s’installent ; un projecteur s’allume. Dès la première scène, le spectateur comprend que la pièce parle de lui, parle des comédiens, parle de nous. La scène suivante pose le cadre de la représentation : elle se déroule en arrière-plan partiellement dissimulée et est retransmise en direct sur  grand écran. Cette écriture apporte à cette critique du « fascisme des images, [du] règne du moi et [de] l’impossibilité de toute émotion »1, une dimension singulièrement intense.

« Nous nous conformons à notre non-conformisme »

Des amis appartenant au monde culturel et artistique de Santiago (Chili) fêtent la nomination de l’un d’eux au poste de ministre de la Culture pendant que la population manifeste dans les rues pour le 1er mai. Seul bémol : l’intéressé fuit puis bouleverse la soirée après avoir réalisé l’hypocrisie de ses amis, représentants d’une nouvelle classe : les « bobos » (contraction de “bourgeois-bohème”). La dictadura de lo cool propose sous un titre original une pièce-débat explosive et haute en couleur. Les comédiens courent, crient, montent sur le mobilier, dansent et font la fête comme des forcenés.

Une scène où la compagne du ministre raconte son dérapage au quotidien est à noter : ras-le-bol, zoophilie, destruction, exhibitionnisme, pratiques musicales déviantes, autant de gags drôles parce que choquants, tout comme une autre scène où un des personnages finit nu. Cette pièce est une commande du théâtre berlinois Hebbel am Ufer pour fêter le centenaire de la naissance de Peter Weiss2 avec pour consigne de s’inspirer de son œuvre L’Esthétique de la résistance. Marco Layera, chef de troupe, a voulu « mettre en scène [les] véritables protagonistes [des mouvements de résistance chiliens] et qu’ils apportent des témoignages directs de leurs luttes » et répondre à la question « De quelle manière résistons-nous aujourd’hui ? »1

« Victimes jouissantes et complaisantes du système »

La Re-Sentida est connue pour faire passer grâce au théâtre une pensée politique qu’elle veut subversive et engagée. La Dictadura de lo cool ne fait pas exception. Très tôt dans la pièce est rappelé l’évènement tragique des 43 étudiants « disparus » au Mexique en septembre 2014. La femme de ménage, personnage dépossédé de lui-même, qui a été virée de son précédent emploi, apparaît sans visage, sous un costume d’ours polaire grotesque et n’ayant plus voix au chapitre, elle devient figurante de sa propre histoire quand la narration du roman de sa vie est prise en charge par une autre actrice.  Les autres acteurs rient très fort au début, une cruauté qui se transforme en attention émue lorsque la comédienne reprend le plaidoyer, touchant et larmoyant, de la femme de ménage sur le sort de ces jeunes. La culpabilité du gouvernement mexicain est dénoncée, faisant un parallèle avec le titre : la dictadura. Le spectacle met en scène la critique d’une élite culturelle qui rit d’une femme qui ne connait rien à l’art puis qui s’émeut d’un massacre. Marco Layera accuse les « bobos » qui s’enferment dans la culture et se créent une « identité complaisante ». L’indolence de la société contemporaine évolue dans une époque froide, « Nous sommes devenus des victimes jouissantes et complaisantes du système ». Le comportement de ce groupe d’amis est exagéré à l’extrême pour en faire ressortir les défauts à l’image de la scène de maquillage de la performeuse. Elle attache ses cheveux, se couvre, minutieusement, le visage d’une pâte dorée, se barbouille les lèvres de rouge, tout en gardant une expression dramatique pendant que la voix off du futur ministre dresse son portrait et la juge crûment. C’est l’illustration de la superficialité d’une société qui règle ses conflits en se maquillant et en jouant la comédie. Une classe sociale hypocrite et méprisante qui critique ses « ami(e)s » dès que ceux-ci quittent la scène au début de la pièce, les insulte alors que quelques minutes avant, ils s’amusaient ensemble. Ce portrait acerbe croque les dérives d’une élite frivole.

La dénonciation adopte un discours communiste

Entre théâtre et cinéma, la pièce-débat satirique se déroule sur trois plans donnant, au spectateur, la troublante sensation  de suivre au moins deux actions simultanées tout en étant dans une posture paradoxale où il se trouve associé, mêlé, aux acteurs sans clivage de la troupe et du public, une seule et même société se réunissant pour jouer et assister au spectacle d’elle-même. Pour conclure, Benito déclame, face aux spectateurs, une longue tirade, dans laquelle il juge ses compères. La critique adopte l’accent de la dénonciation et se réfère à un discours communiste ! Jeu de scène ou procès de société ? 

 

La Re-sentida : des sud-américains audacieux

La troupe de théâtre fondée par Marco Layera en 2008 est composée de jeunes comédiens chiliens qui tous, ont une capacité d’interprétation poétique des impulsions et idées de leur génération. Le chef de troupe –également lauréat du prix Eugenio Guzmàn de l’Université du Chili– a étudié le droit et la philosophie avant de faire ses classes artistiques à l’école du théâtre La Matrice et au théâtre L’Image de Valparaiso. Lui et sa troupe ont participé à l’édition 2014 du Festival d’Avignon avec leur spectacle La Imaginaciòn del futuro qui rejoue le dernier discours de Salvador Allende lors du coup d’Etat de Pinochet. Entre audace, provocation et réflexion, ils donnent ensemble une dimension politique à leur jeu3.

 

  1. http://www.teatrolaresentida.cl/index2.htm
  2. Né en novembre 1916 et mort en mai 1982, l’écraivain et dramarturge allemand, Peter Weiss, est un artiste complet qui jonglait entre l’écriture, le théâtre et le cinéma. Il a reçu de nombreux prix tel que le Georg-Büchner, décerné à titre posthume. Connu internationalement pour sa pièce La persécution et l’Assassinat de Jean-Paul Marat, sa dernière œuvre s’intitule L’Esthétique de la Résistance. https://fr.wikipedia.org/wiki/Peter_Weiss
  3. http://www.teatrolaresentida.cl/index2.htm

 

 

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