Festival d’Avignon 2017 : “Antigone” de Sophocle, l’adaptation magistrale de Satoshi Miyagi, accueillie à la Cour d’honneur du Palais des Papes


Antigone plaide, envers et contre tous, une cause éthique, une cause d'amour, une cause perdue. Crédit : Christophe Raynaud de Lage
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Spectacle phare de cette 71e édition du Festival d’Avignon, l’Antigone de Sophocle1, sous la griffe de Satoshi Miyagi, accueillie à la Cour d’honneur du Palais des Papes ce 8 juillet à 22h, restera comme l’un de ces éclatants moments  de théâtre, à graver dans la pierre des mémoires festivalières. Une adaptation magistrale d’une rare beauté.

Le metteur en scène japonais convie, dès leur entrée dans la Cour, les spectateurs au voyage et convoque, d’entrée de jeu, l’ailleurs. Le public est transporté dans un espace sacré, d’un autre temps, porté par les eaux de Mnémosyne et le subtil chant du cristal qui fuse du bout des doigts d’un peuple de présences parées de blanc, splendides, flottantes, « étranges et familières » à la manière de Songes d’une nuit d’été2.  

Des apparitions « visionnaires » marquées du sceau de l’éternité

Les tableaux vivants ciselés par le directeur artistique du Shizuoka performing arts center ont une profonde puissance poétique. Pendant que le public prend place, un temps parallèle prend vie sur le plateau. Les image des comédiens tout de blanc vêtus, foulant les eaux, avec une veilleuse au creux de la paume, paraît exhumée d’une zone archéologique de la mémoire comme si elles appartenaient à des archétypes collectifs. La magie de la Cour d’Honneur augmente la valeur « visionnaire » de ces apparitions marquées du sceau de l’éternité qui éveillent en nous une attention singulière. La tragédie antique d’Antigone, rappelée dans les murs du Palais des Papes, entre en résonance avec des dimensions subtiles et spirituelles et s’annonce d’emblée comme un voyage vers un patrimoine universel.

Une troupe de ménestrels entre en musique, blanche farandole de personnages jaillie à cour, depuis le fin fond du palais comme s’ils arrivaient tout droit du Moyen Age et c’est un enchantement que cette soudaine rupture, ce joyeux évènement qu’ils incarnent. Ayant gagné le front de scène après avoir longé le pourtour du plateau et de ses eaux antiques, la petite troupe  se place face au public après avoir cheminé dans un mouvement exactement opposé à celui des présences qui, elles, sur le plateau évoluent dans le sens contraire des aiguilles d’une montre comme si elles remontaient le temps à sa source, s’arrachant à sa fuite. Deux rythmes, deux mouvements, deux dynamiques scéniques s’opposent. Satoshi Miyagi inscrit, d’entrée de jeu, ainsi une écriture complexe d’éclatement des plans, des temps, des espaces.

Tout semble s’arrêter, tout pourra commencer ensuite…

La troupe des ménestrels se présente en français « Nous venons de Shizuoka », annonce le spectacle et en décline la fable, Antigone se « met en pièces », les comédiens annoncent leurs rôles, se glissent dans la peau de leurs personnages et leurs donnent corps puis après avoir planté le décor et l’action, ce petit monde se retire pour gagner le plateau et ses eaux, « Nous vous invitons à découvrir la suite, bon spectacle ». Il sera bon.

Parmi les acteurs vêtus de blanc, un mystérieux personnage porté par un radeau fait une entrée fascinante. Tout semble s’arrêter, tout pourra commencer ensuite. Il vient distribuer des accessoires, un bâton, des perruques blanches pour ces personnages antiques sont remises à Antigone, Ismène et à leurs frères, Etéocle, Polynice. La scène devient un lieu de dédoublement, le corps et la voix des personnages sont portés par des interprètes différents. L’un dit en porte-parole, l’autre vit, incarne en « souffre-douleur », « pèse-nerfs ».

La tragédie résonne amplifiée par ce dispositif qui en démultiplie les perspectives, les points de vue. Antigone plaide, envers et contre tous, une cause éthique, une cause d’amour, une cause perdue, l’obligation morale de donner une sépulture à son frère Polynice contre le nouvel édit du Roi, Créon, pour lequel Polynice, parce qu’ennemi du peuple doit être donné en pâture « aux oiseaux et aux bêtes ».

La loi s’incarnera par la terreur, sera exemplaire par voie de chair, ayant valeur absolue et pouvoir de vie et de mort. Chacun sait que « quiconque enfreindra l’édit sera lapidé ». Antigone ne pliera pas sous la menace, elle enterrera Polynice.

Antigone déroge à la loi de Créon, rompt les rangs avec l’ordre des hommes, l’ordre social, l’ordre des pères, s’indigne et s’oppose à l’inacceptable, au nom d’un ordre supérieur, sacré, intransigeant et féminin. Elle paiera son insurrection de sa vie parce qu’ « il faut obéir au détenteur du pouvoir » selon les paroles d’Ismène.

Un théâtre qui vaut leçon, voyage, rêve

Le chœur du peuple discipliné et acquis, par la peur,  aux dérives de l’Ubu Roi au pouvoir, le destin tragique des héros mettent, rétrospectivement, l’accent sur le fonctionnement des sociétés humaines et la lenteur de leur évolution, au-delà des apparences et des régimes officiellement en place. L’homme est une énigme, les hommes de pouvoir plus encore que les autres « On ne peut pas connaître le cœur d’un homme avant qu’il ait subi l’épreuve du pouvoir », cette dimension philosophique d’Antigone se donne pleinement à entendre dans la mise en scène de Satoshi Miyagi qui signe une adaptation magistrale de la tragédie de Sophocle.

Pour avoir traversé le temps, Antigone, ne connaît pas d’usure et nous parvient dans tout son éclat, servie par une troupe de haut vol. La richesse des plans de la représentation où chaque rôle connaît un dédoublement par la division de la voix et du corps mais aussi par le recours au théâtre d’ombres où l’esprit des personnages, s’imprime sur la façade du Palais des Papes comme un carrousel   de masques, de grotesques évoquant parfois l’ombre même des gargouilles qui ornent le palais des papes, contribue à la puissance de ce spectacle qui opère comme un ravissement.

Fresque politique d’une totale actualité, à la lumière du cynisme sans fond de l’époque alors que les menaces démocratiques et la violation permanente et à l’échelle planétaire des droits de l’homme imposent de demeurer sur le qui-vive et de se réapproprier une volonté de combat pour un monde humain, cette Antigone est un geste spectaculaire hors pair qui souligne combien les artistes sont toujours outre-frontières et les meilleures passe-murailles qui soient quand il s’agit de s’adresser à la communauté des hommes. A ce titre, le théâtre vaut leçon, voyage, rêve.

Maud Bouchet
Journaliste – critique dramatique

  1. Sophocle (-495 / -406) est l’un des trois grands dramaturges grecs dont l’oeuvre nous est partiellement parvenue avec Eschyle et Euripide. Il est principalement l’auteur de 123 pièces (dont une centaine de tragédies) mais dont seules 7 nous sont parvenues.
  2. Comédie de William Shakespeare écrite entre 1594 et 1595.
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A propos de Satoshi Miyagi

Une dramaturgie “cubiste” : le style unique du metteur en scène japonais Satoshi Miyagi. Crédit : Takuma Uchida.
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