Festival Flamenco 2017 : le mythe Rocío Molina est tombé du ciel au Théâtre de Nîmes


Sirène dans la chrysalide blanche d’une iconique robe flamenco, Rocío Molina surprend par un ballet immobile. Crédit : Jean-Louis Duzert - Théâtre de Nîmes
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La 27e édition du Festival Flamenco de Nîmes* s’est ouverte, au Théâtre Bernadette Lafont, le 12 janvier à 20 h avec Caída del cielo1 et son étoile tombée du ciel !

Rocío Molina en moins d’une dizaine de tableaux décline une palette chorégraphique transgenre et iconoclaste, en déjouant les pièges des conventions et en rompant avec les diktats de genre et leur attirail de codes. Hybridant les danses du monde à la plus pure tradition du flamenco, elle fait écho au théâtre Nô et au Kabuki, bravant les notions de frontières et d’oppositions pour explorer plus que des archipels de danses, une danse-monde.

Forgeant dans l’athanor de sa créativité les moyens de donner corps à son univers propre, l’artiste met en scène sa quête, le spectacle devenant dès lors une borne, une station sur un chemin de dépassement de soi, de ses limites et de ses représentations. Pèse-nerf et maître de cérémonie, Rocío Molina, éruptive comme l’Etna, officie sa grand-messe à l’aune d’une performance de quatre-vingt minutes. Tordant le cou aux stéréotypes, elle explore des territoires chorégraphiques, met au point son écriture, cherche son chemin.

Caída del cielo s’ouvre au train d’enfer du son des guitares électriques et de la batterie battant en brèche avec désinvolture toute tentative de réduction de cette création à la stricte image du flamenco. Sous un éclairage rose, kitsch et quasi fluo, les musiciens déversent, quelques minutes, le tonnerre d’un rock en fusion avant de stopper net et de quitter le plateau.  Cette stratégique mais déconcertante entrée en matière optimise, à la faveur d’un effet de rupture, la réceptivité au premier tableau en lavant l’écoute et le regard du spectateur. Noir. Silence. L’artiste tombe enfin du ciel, à pic « Vers les icebergs »2 dans un paysage immaculé.

 

Que l’artiste « lance sans cesse son cœur au-devant des cornes »

Sirène dans la chrysalide blanche d’une iconique robe flamenco, Rocío Molina surprend par un ballet immobile. Elle y esquisse en prenant son temps, l’ère de son chant intérieur du bout des doigts, d’un coup de reins et prend, dans une allégorie de la naissance, le premier pli d’une créature changeante « la donna e mobile »3. Femme origami, elle affronte le public, met à plat la mécanique flamenca, la décompose méthodiquement. Irrévérencieuse, elle séduit, se brise, renaît et se cache derrière un éventail de masques autant qu’elle s’y révèle. Une et multiple, affranchie de toute assignation, l’artiste mue, change de rôle, de partition et inaugure un cycle de métamorphoses, par le rituel méticuleux de sa mise à nu sous l’égide de la lune.

D’intermèdes comiques, à l’allure de farce, où la performeuse, Rocío Molina, se met la main « au panier » en serrant son « paquet » plein de chips, en miniatures japonisantes et autres scènes calligraphiques dans un espace hanté par les jeux de miroir et le dédoublement des points de vue, l’artiste torrée, épate, s’impose avec force cabotteries et fait son tour de piste, son cinéma, son sabbat, son orgie.

Métissé et japonisant, le renouveau du flamenco incarné par Rocío Molina puise dans les traditions du théâtre et de la danse d’Extrême-Orient, une sève expressive qui innerve toute la dramaturgie de Caída del cielo où alternent des miniatures à densité poétique, dramatique avec des espaces temps convulsifs, épileptiques, au son d’une musique aux accents de heavy metal sous des lumières stroboscopiques et acides.  

Caída del cielo, malgré quelques rares beaux instants fugaces, constitue une exploration de formes, un kaléidoscope réfléchissant sous de multiples facettes le talent d’une artiste encore en pleine éclosion et dévorée par sa recherche artistique. Audacieuse, mais engagée sur un terrain instable : une pente glissante, Rocío Molina en “flamenca mat-a-more”, donne forme au chaos et ne trouve pas dans la co-direction artistique de Carlos Marquerie, l’appui qui lui éviterait la chute radicale annoncée par le titre du spectacle.

Il est regrettable que le génie de la danse s’absente de cette proposition ambitieuse, que la flamme du flamenco s’y trouve étouffée. Le duende fait la noblesse et la puissance poétique d’une interprétation. Nous espérons de l’artiste qu’il « lance sans cesse son cœur au-devant des cornes »4 selon la belle de Federico Garcia Lorca mais le duende a furieusement manqué lors de cette représentation. L’étoile est tombée du ciel ! Qu’elle se relève.

Maud Bouchet
Journaliste – critique dramatique

  1. Se traduit du Castillan (Espagnol) par « Tombée du ciel »
  2. Vers les icebergs, Jean-Marie Gustave Le Clézio
  3. La Traviata, Verdi
  4. Jeu et théorie du duende, Federico Garcia Lorca

*http://theatredenimes.com/festival-flamenco/

 

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Un travail de recherche basé sur l’expérimentation

Influencée, à l’origine, par les grandes figures du flamenco espagnol : María Pagés, Miguel Poveda, Chano Lobato, Pastora Galván, Manuel Linán, Belen Lopez…, la chorégraphe iconoclaste, Rocío Molina, 33 ans, a forgé un langage qui lui est propre à partir de la tradition réinventée du flamenco. Radicalement libre, l’étoile du flamenco contemporain affirme une virtuosité technique qui, hélas, prend trop souvent le pas sur l’émotion, trop largement absente de sa dernière exploration artistique, Caíca del Cielo. L’artiste a 26 ans quand le ministre de la culture espagnol lui décerne le Premio Nacional de Danza (Prix national de danse) pour « son apport au renouvellement du l’art flamenco […] ». Deux ans plus tard, le danseur chorégraphe et acteur d’origine russe, Mikhaïl Baryshnikov, s’agenouille à ses pieds devant la porte de sa loge du New York City Center à l’issue du succès de la représentation de Oro viejo. Singulière, danseuse inapaisée, elle n’hésite pas à tisser des alliances entre la rigide tradition flamenca et d’autres cultures et disciplines. Sa recherche artistique est alors récompensée par de nombreux prix internationaux.

 

A propos de Rocío Molina

Rocío Molina n’a que 7 ans quand elle débute sur les planches et lorsqu’elle ébauche ses premières chorégraphies. C’est à seulement 17 ans qu’elle obtient, avec les félicitations du jury, son diplôme du Conservatoire royal de danse de Madrid (Espagne). Elle est aussitôt engagée dans des compagnies professionnelles pour des tournées internationales. A 22 ans, elle crée Entre Paredes suivie de plusieurs créations qui ont en commun un regard transgresseur sur un art flamenco qui refuse d’emprunter les voies habituelles : El eterno retorno (2006), Turquesa como el limón (2006), Almario (2007), Por eldecir de la gente (2007), Oro viejo (2008), Cuando las piedras vuelen (2009), Vinática (2010), Danzaora y vinática (2011), Afectos (2012), Bosque Ardora (2014) et Caída del Cielo (2016). Depuis 2014, elle est artiste associée au Théâtre National de Chaillot à Paris où en novembre 2016, elle crée sa dernière représentation, Caída del Cielo. Danseuse aux multiples facettes, Rocío Molina est l’une des artistes espagnoles les plus renommées à l’étranger où elles se produit régulièrement : Londres, New York, Singapour, Séoul, Düsseldorf, Tokyo… Mais également : Madrid, Barcelone, Séville… Rocío Molina est née à Malagua en 1984.

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