France – Algérie : Bled Runner, apothéose de l’absurde avec Fellag au Théâtre de Nîmes


Seul en scène, Fellag fait vivre le plateau nu, à l’appui de rares accessoires. L’acteur, dans les règles de l’art, est à lui seul, le lieu du théâtre. Crédit : Christophe Vootz
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Ecrivain, comédien et humoriste, Fellag a présenté Bled Runner, son dernier spectacle mardi 25 avril à 20 heures au Théâtre nîmois Bernadette Lafont.

Fellag invite avec Bled Runner, à un voyage dans les méandres de l’Histoire et de son histoire, marquée par l’héritage et la trace de la guerre d’Algérie qui officiellement éclate en 1954 et s’achève en 1962 mais qui, au-delà des faits recensés et objectivés, a gagné le pouvoir de détruire encore longtemps après la tragédie, puisqu’en 2017, la guerre d’Algérie, sujet sensible et douloureux, requiert le plus grand tact pour dépasser, par le pouvoir de la poésie et du rire qui est le propre de l’homme quand les mots manquent, ce qui fut une apothéose du pire entre les peuples d’Algérie et de France.


La guerre, une expérience radicale de l’absurde

Seul en scène, Fellag fait vivre le plateau nu, à l’appui de rares accessoires. L’acteur, dans les règles de l’art, est à lui seul, le lieu du théâtre. Cela suffit à faire revivre un monde, à captiver autour d’une page de l’histoire qui n’est pas tournée. Taboue, la guerre d’Algérie, a cette monstruosité propre aux guerres de déborder du lit historique et factuel pour ne se laisser circonscrire ni à un lieu, ni à un temps. Tératogène, elle travaille les esprits, exacerbe les sensibilités, hante les mémoires, blesse les chairs, par-delà les générations, mutile les identités et les innerve de non-dits et de passages à l’acte assassins.

Passe-muraille fantomatique, le spectre de la guerre traumatise toujours et c’est en l’affrontant que l’artiste, avec maestria et courage déterre, non pas la hache de guerre, mais ce chapitre hanté du XXe siècle pour révéler à quel point la guerre est une expérience radicale de l’absurde, une porte ouverte sur la démence.

Toute guerre est une hémorragie de souffrance, au-delà du dicible, au-delà des frontières, au-delà des vies et des morts, au-delà des générations. Le temps du retour à la paix, à la pacification des passions, à la cautérisation des blessures et à l’acceptation de ce qui s’est joué est le fruit d’un indispensable travail de symbolisation, d’échanges, de partage de cette insoutenable mémoire. Fellag parvient en une heure trente à opérer un retournement sur le pire en faisant passer l’évènement pour un pur plaisir, tant l’écoute de la salle est au-rendez-vous, les irrévérences de l’acteur saluées par des éclats de rire qui parfois n’en sont pas moins « jaune ».


L’autre, de tout côté, n’est qu’« un loup pour l’homme »

« Vous avez raté la colonisation, nous avons raté l’indépendance », c’est ce « ratage » qui vaut ravage, sur lequel Fellag revient en appliquant sur les plaies encore vives le pansement de l’humour. Son humour décapant mais qui n’a rien de noir, met à vif les rouages d’un système où l’absurde est la règle, la seule règle partagée, le seul lieu commun entre des hommes rendus ennemis et tous perdus.

C’est l’enfant de cinq ans qui prend corps sous nos yeux, l’enfant à l’âge où l’on cherche des repères, où l’on pense que l’expérience du monde est une expérience du sens, une expérience intelligente qui rencontre, non pas la vie, mais la menace de mort, le spectre de la torture, l’aliénation des hommes, la mécanique savante à laquelle chacun se plie telle une marionnette, parce qu’il appartient à tel peuple plutôt qu’à tel autre, parce qu’il est né sur telle rive de la Méditerranée plutôt que de l’autre côté.

Des tranches de vie défilent, Fellag est cet enfant qui grandit et dont on ne sait comment il garde la raison. La colonisation et la guerre sont une farce féroce, un coup de théâtre permanent pour la raison pure, face à des administrations kafkaïennes. L’artiste décrit du point de vue de l’enfant, l’égarement, la peur, le mutisme puis le rire qui sauve face aux institutions folles, au règne de la coercition, de la suspicion, de la punition…  

Les langues se convertissent, les identités se troquent, la vérité tient du coup de poker, les lectures de l’histoire se succèdent et ne se ressemblent pas, les règles du jeu changent selon les régimes du pouvoir et de ses maîtres. La vie, placée sous le signe du hasard, se joue à la faveur d’un coup de dés. Toujours, les esprits se méprennent et l’autre, de tout côté, n’est qu’« un loup pour l’homme ».


« Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre »

Dans ce dérèglement général, l’enfant voit un monde s’effondrer par l’organisation construite, arbitraire et savante du crime contre l’humanité.  Résistant, afin de ne jamais avoir à dire « quand j’avais cinq ans je m’ai tué », il s’exerce à renaître sans cesse de ses cendres et emprunte les chemins de la résilience, en n’étant plus jamais « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre » et en endossant les rôles circonstanciels où le condamne la guerre, comme autant de costumes dans la comédie humaine. A l’âge venu de faire son métier d’homme, il quitte le lieu du crime pendant la décennie noire, alors que l’Algérie est déchirée par la guerre civile.

Débarquant à Marseille, l’artiste gagne Paris par Toulouse. Toutes les routes menant à Rome, il atteint la capitale en pleine vague d’attentats islamistes lors de celui, détonant dans nos mémoires, de Saint-Michel. La rive gauche est un théâtre explosif, Fellag raconte son épopée sous les coups d’Etat, les contrecoups et les contre-feux retentissants de l’histoire.

Ce faisant, Fellag nous renvoie à un patrimoine collectif, mettant en relief, combien le politique forge l’intime, l’histoire, l’actualité, hier, demain tant qu’un travail de prise de conscience et qu’une volonté d’en finir avec le pire ne s’accorderont pas à triompher des règnes répétés d’Ubu Roi1 et de ses avatars aux airs de Père Ubu ou de Mère Ubu. A bon entendeur…


Maud Bouchet
Journaliste – critique dramatique

  1. Alfred Jarry, Ubu Roi
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