La Grande mêlée s’emmêle avec “Parallèle” au Théâtre de Nîmes


Portrait d'Antonio Gramsci (1891-1937), philosophe, homme politique et révolutionnaire italien. Crédit : Bianchetti.
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Parallèle, la nouvelle création de Bruno Geslin, a convoqué, au Théâtre Bernadette Lafont ce dernier jeudi du mois de janvier à 20 heures, une salle pleine d’afficionados soufflant, le noir à peine fait, un seul mot d’ordre, s’il en était besoin : « chut » !

Nous ne sommes pas au stade même si le sport est à l’honneur sur le plateau. Point de hooligan à dompter pour ces spectateurs zélés, a priori déjà acquis à la cause du metteur en scène, artiste associé du Théâtre de Nîmes lors de la saison 2009-2010 et dont la compagnie, La Grande mêlée, est établie dans la ville aux sept collines.

Le titre dévoile son objet, sujet à métaphores, sans plus de mystère  et pris, tout simplement, au pied de la lettre, Parallèle met en scène deux gymnastes aux barres parallèles, un duo et décline une édition spéciale de théâtre sportif, un pas de deux au cordeau, un bras de fer avec l’histoire et les représentations idéologiques du corps, du sport et de l’homme.

 

 Parallèle si vous saviez, quelle fumée !

Durant 1 h 15 d’échauffements, d’enchaînements, les interprètes gymnastes de ce marathon idéologique et musclé en décousent avec l’image dépolitisée du sport pour nouer intrinsèquement sa pratique à son instrumentalisation politique.

A la lumière de Parallèle, l’adage qui vante « Un esprit sain dans un corps sain » prend une tournure toute autre où le culte du corps, d’un corps rompu à dépasser ses limites aliène l’esprit aux performances physiques et le met au service du cirque sportif. Etre ou ne pas être un singe (mais pas un singe savant), telle est, dès lors, la question.

Inspirée d’une écriture quasi cinématographique, la dramaturgie de Parallèle, construit une suite sérielle sur une poétique du pareil au même où les personnages semblent interchangeables et murés en eux-mêmes. Parallèle met à nu, la manière insidieuse dont dans l’exercice sportif, chacun perd sa singularité originelle au profit d’un nouveau corps « parfait », incarné par l’émergence d’une silhouette sculptée comme par la force des choses et la secrète mécanique de l’entraînement. Lissant les différences, le sport les gomme, en vient à bout et fait du corps l’emblème où se lit l’abolition du sujet au profit d’un être conforme, d’un grand corps citoyen uniformisé.

L’apparence anodine et banale des séances d’entraînement où la répétition des figures fait loi, révèle « l’inquiétante étrangeté » d’une équation, où proportionnellement à la performance sportive, se dresse un « nouvel homme » au corps docile à l’exécution sans faille d’une partition athlétique qui rappelle les gestes sur-mesure, en cadence et contre nature de l’ouvrier à la chaîne, asservi à son exploitation tayloriste.

 

« Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d’être assimilé au crime contre l’Esprit, qui est sans pardon, s’il n’était probablement commis par des inconscients, c’est l’attentat contre l’attention des travailleurs. Il tue dans l’âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d’attention exigée par le travail taylorisé n’est compatible avec aucune autre, parce qu’elle vide l’âme de tout ce qui n’est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer. »

                                                    Simone WeilConditions premières d’un travail non servile, 1942

 

L’écho révolutionnaire de Gramsci : une flamme dans la nuit d’une intention floue 

Alors que le corps focalise l’attention de l’Occident à grand renfort de cocktails diététiques, d’hygiène sportive et de diktats esthétiques, Parallèle rappelle ces heures noires de l’histoire où le « corps glorieux » a réduit en cendres les lumières de l’esprit et servi d’insidieuse arme de guerre dans la propagande fasciste.

L’histoire de la glorification du corps a son iconographie. Bruno Geslin esquisse, au fil des barres, sans dérailler des clichés qui vont bon train, quelques arrêts sur des images en mouvement, quelques portraits quasi photographiques où le film des temps prométhéens, des rites olympiques et des icônes comme l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci et les figures de Bacon, offre une toile de fond pour brosser le tableau, en creux, d’un « malaise dans la civilisation » et d’une société en pleine crise. 

Le corps relatif et éphémère de l’homme devenu absolu et érigé en fascinus, fabriqué dans ses moindres formes donne le change au fascisme et en prend le pli. Fascinus et fascisme partagent, au demeurant, la même racine étymologique et l’histoire qui n’est pas un mythe, témoigne que de l’un à l’autre, il n’y eut déjà qu’un pas.

Au-delà de son concept pourtant intéressant et de ses bonnes intentions, ce spectacle a paru long, méticuleusement lent, épuré, mécanique, sans souffle et sans fin… Toutefois, le dernier tableau de Parallèle a réhabilité une parole urgente et d’entière actualité en permettant que quelques instants, résonne sur scène, la voix révolutionnaire d’Antonio Gramsci, philosophe, membre fondateur du Parti communiste d’Italie, victime du régime fasciste et auteur des Cahiers de prison dont la pensée est la seule flamme qui, ce soir-là, avec la fulgurance des météorites, a brillé.

Maud Bouchet
Journaliste – critique dramatique

 

Le sport, instrument de propagande ?

À l’heure de l’automatisation à outrance comme outil de maîtrise et de profilage des populations, du retour du taylorisme, de la place grandissante des diktats de la finance et des gouvernements qui, à grands coups de 49.3 et d’état d’urgence à répétition, mettent en péril les libertés publiques au rappel des périodes les plus sombres de l’Histoire du monde, Bruno Geslin avec cette nouvelle création reste, hélas, hasard ou coup du sort, dans la plus totale indifférence de ce qui fait le monde aujourd’hui. Sous l’impulsion de l’œuvre du philosophe Sarde, Antonio Gramsci, Geslin bénéficiait, pourtant, avec Parallèle, d’un véritable boulevard pour dénoncer les exactions qui fleurissent aujourd’hui sur tous les lieux, à tous les niveaux et, notamment, celles de l’actuelle massification fanatique du sport alors même que celle-ci est en phase de croissance maffieuse.


Gramsci
1 : « Je hais les indifférents »2

Par opposition au sport comme outil de propagande et de contrôle totalitaire, Gramsci, lui, n’a cessé de rappelé de son vivant que la conquête du pouvoir passait par les idées, à l’image des extraits de son opus intitulé Pourquoi je hais l’indifférence2 ?

« Je hais les indifférents. Je crois comme Friedrich Hebbel3 que « vivre signifie être partisans ». […] Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. […] L’indifférence œuvre puissamment dans l’histoire. Elle œuvre passivement, mais elle œuvre. Elle est la fatalité ; elle est ce sur quoi on ne peut pas compter ; elle est ce qui bouleverse les programmes, ce qui renverse les plans les mieux établis ; elle est la matière brute, rebelle à l’intelligence qu’elle étouffe. Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut faire naître, n’est pas tant dû à l’initiative de quelques-uns qui œuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme de beaucoup. Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques-uns veulent que cela se produise, mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire, laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser. La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’aucun contrôle ne surveille, tissent la toile de la vie collective, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Les destins d’une époque sont manipulés selon des visions étriquées, des buts immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. […] Je vis, je suis partisan. C’est pourquoi je hais qui ne prend pas parti. Je hais les indifférents. »


Gramsci, « le cerveau qu’il faut empêcher de fonctionner »

En 1923, le Komintern4 envoie Antonio Gramsci à Vienne pour suivre de plus près la situation en Italie, où le fascisme s’est installé. Chef effectif du Parti communiste à l’Internationale, Gramsci est élu député de Vénitie le 6 avril 1924. Revenu en Italie, il est pour les mussoliniens, le « cerveau qu’il faut empêcher de fonctionner ». Malgré son immunité parlementaire, il est arrêté par les fascistes le 8 novembre 1926. Il restera en prison jusqu’à sa mort, le 27 avril 1937. Plus paradoxale est sa « récupération » par les penseurs néoconservateurs ou d’extrême droite. A voir la façon dont ses idées sont aujourd’hui utilisées par ceux qui furent toute sa vie ses pires ennemis, Antonio Gramsci se retournerait dans sa tombe. En effet, après avoir constitué l’une des assises fondamentales du marxisme ayant signé quelques apports décisifs en faveur de ladite pensée du XXe siècle, son œuvre a fait l’objet d’une multitude d’interprétations puisqu’elle vaut depuis le début des années 80, d’être « annexée » par la pensée d’extrême droite.

  1. Antonio Gramsci : penseur et révolutionnaire. Un documentaire de Fabien Trémeau. Editions Delga (DVD).
  2. Opus regroupant différents articles d’Antonio Gramsci de 1917 à 1921, traduits, préfacés et annotés par l’excellent Martin Rueff (Rivages Poche 2012).
  3. Poète et dramaturge allemand des plus considérables de son époque (1813-1863).
  4. L’Internationale communiste, souvent abrégée « IC » (également nommée Troisième Internationale ou Komintern) était une organisation née de la scission de l’Internationale ouvrière du 2 mars 1919 à Moscou sous l’impulsion de Lénine et des bolcheviks. Elle regroupait les partis communistes partisans du nouveau régime soviétique, beaucoup étant issus de scission au sein des partis socialistes et socio-démocrates de la IIe Internationale.

 

A propos de Bruno Geslin

Metteur en scène de théâtre français, il fonde en 2006 avec l’administratrice, Danièle Montillon, sa compagnie aujourd’hui installée à Nîmes après un compagnonnage avec le Théâtre des Lucioles en Avignon. Artiste associé au Théâtre nîmois Bernadette Lafont pour la saison 2009-2010, l’univers de Geslin s’inspire de l’œuvre de Pierre Molonier, Unika Zürn, Georges Perec, Derek Jarman… En 2004, il réalise sa première mise en scène : Mes jambes si vous saviez quelle fumée, spectacle insufflé de la vie et de l’œuvre photographique de Pierre Molonier. Il est alors présenté par le Festival d’Automne au Théâtre de la Bastille à Paris avant de donner corps, notamment, à : Je porte malheur aux femmes mais je ne porte pas bonheur aux chiens (2006), Paysage(s) de fantaisie (2008), Dark Spring (2012), Un homme qui dort (2013) et la saison dernière Chroma et Amontonado (2015). Âgé de 46 ans, Bruno Geslin est né au Mans le 20 février 1970.

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