Léopoldine Hugo, l’éternelle disparue


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C’est une succession de coïncidences malheureuses qui entraîne la mort prématurée de la fille aînée de l’auteur français Victor Hugo, Léopoldine, le 4 septembre 1843, à l’âge de 19 ans.  En mémoire de cet événement tragique et de sa chère disparue,  le célèbre poète écrira l’inoubliable « Demain dès l’aube »…

C’est une bien étrange lettre que reçoit en mai 1842 le chef de file de la littérature romantique Victor Hugo : un jeune homme, Charles Vacquerie, fils d’un armateur du Havre, demande en mariage sa fille aînée, Léopoldine, née le 28 août 1824. C’est une jeune femme pleine de vie, peinte par les plus grands artistes du temps (Louis Boulanger, Auguste de Châtillon). Elle est très courtisée, coquette mais également lettrée. Elle possède un style d’écriture alerte, comme le montrent ses nombreuses lettres à sa tante Julie Foucher et à Julie Bertin, chez qui elle passe la plupart de ses étés. C’est d’ailleurs durant une de ces escapades estivales qu’elle rencontre en 1838, Charles Vacquerie, qui tombe immédiatement sous son charme. Ils envisagent de se marier rapidement. Si Adèle Foucher, la mère de Léopoldine, ne semble émettre aucune objection, le poète, déjà reconnu, repousse l’échéance. Parmi ses cinq enfants, elle est sa préférée et trop jeune pour être donnée en mariage. Il faut dire qu’à l’époque, celle qui est affectueusement surnommée « Didine » n’a que 14 ans et demi et le futur beau-fils 7 ans de plus qu’elle ! Les amoureux rongent donc leur frein. Ce n’est finalement que trois ans après la première demande que Victor Hugo, touché par la fameuse lettre évoquée un peu plus haut – écrite par un des amis du jeune homme, peu habile avec les mots – accepte l’union des deux jeunes gens. Le mariage est célébré en grandes pompes à l’église Saint-Paul de Paris le 14 février 1843. Charles a alors 27 ans et Léopoldine, couronnée de fleurs blanches en tissu, 19 ans.

 

Le récit d’un drame

Un peu plus de six mois après leur union, le jeune couple, installé au Havre, décide de partir à Villequier, où réside une partie de la famille Vacquerie. On est le 2 septembre 1843. Deux jours plus tard, à dix heures, Charles Vacquerie est attendu pour une affaire d’importance à une demi-lieue de Villequier. Il doit régler la succession de son père, mort peu de temps auparavant. Son oncle, Pierre, un ancien marin rôdé aux méandres de la Seine et son fils Arthur, 10 ou 11 ans, décident de l’accompagner dans une embarcation toute neuve. Léopoldine décline l’invitation ; elle n’est pas habillée. Les trois hommes s’éloignent donc de la rive mais reviennent presque aussitôt. Il leur manque du lest. C’est alors que Léopoldine change d’avis et choisit d’aller s’habiller pour monter à bord de la barque. Elle met une longue robe d’été à carreaux mauves, en signe de deuil. Sa belle-mère lui rappelle alors d’être de retour pour le déjeuner ; elle acquiesce. Les trois convives s’éloignent alors de la berge.
Il fait très peu de vent ce lundi-là ; le voyage s’annonce long. Toutefois, ils arrivent bien à Caudebec et ont une entrevue avec le notaire. Celui-ci, après l’entretien, leur propose de les raccompagner en voiture pour arriver à temps au déjeuner. L’oncle Vacquerie décline l’invitation. Les quatre repartent donc en barque vers Villequier par le fleuve. Le vent, presque absent une heure et demie auparavant, s’est maintenant levé. Tout à coup, un tourbillon gonfle la voile. L’oncle, qui tient la barre, ne peut rien faire ; le bateau chavire. Les quatre occupants sont éjectés. L’oncle, 62 ans, et son fils ne referont plus jamais surface. Seul Charles, excellent nageur, surgit d’entre les flots. Léopoldine est, quant à elle, accrochée à la barque. Mais très vite, ses doigts glissent et elle sombre. Sa robe longue pèse. Charles plonge cinq fois pour tenter de la ramener sur la berge. Sans succès. De l’autre côté, des paysans assistent à la scène : ils croient à un jeu. La sixième fois, à bout de souffle, Charles ne peut – ou ne veut – remonter à la surface. Les paysans assistent, impuissants, à la mort de tout l’équipage et de la fille chérie de Victor Hugo.

 

Vois-tu, je sais que tu m’attends…

 A quelques centaines de mètres, la mère Vacquerie attend ses matelots en retard. Inquiète, elle décide de prendre sa longue vue et voit une masse informe au loin. Elle demande alors à un ami de son fils de regarder dans la lunette, sa vue étant mauvaise. Le pilote décèle très vite le canot renversé et ment à la dame âgée. Mais il pressent déjà le pire. Accompagné de plusieurs hommes, il va sur les lieux du drame et ne peut que repêcher quatre corps sans vie. Ils sont enterrés le 6 septembre à Villequier ; les deux amants seront mis dans le même cercueil pour sceller à jamais leur amour. Adèle Hugo est très vite avertie. Mais Victor Hugo est en voyage en Espagne avec sa maîtresse Juliette Drouet. En catastrophe, on dépêche un reporter pour raconter la terrible histoire dans les journaux et tenter d’envoyer la nouvelle au père lors de son arrivée dans le sud de la France. Le 9 septembre 1843, à Rochefort, les deux amants attendent une diligence pour la Rochelle. Victor Hugo s’assit alors à la terrasse d’un café et ouvre Le Siècle. C’est alors que l’auteur d’Hernani découvre dans un encadré la terrible nouvelle. Il écrit alors à Adèle Hugo une lettre «  Ô mon Dieu, que vous ai-je fait ? J’ai le cœur brisé. Pauvre femme, ne pleure pas. Résignons nous. C’était un ange. Rendons-le à Dieu. Hélas ! Elle était trop heureuse ! » ¨La « pauvre femme »conservera la robe de Léopoldine dans une housse à gants, où on peut lire de sa main le petit mot attaché et souligné « relique sacrée ».

Anéanti, Victor Hugo reste prostré chez lui, incapable d’écrire. Il ne se déplacera sur la tombe de sa fille qu’en septembre 1846 pour commencer enfin son deuil. Il publie en 1856 le recueil Les Contemplations, déclinant ses joies de jeunesse et ses peines d’homme usé par le temps. Parmi les poésies, une section, Pauca meae, est consacrée à Léopoldine. On y retrouve « Demain dès l’aube », écrit le 4 octobre 1847. Toutefois, le poète antidatera le poème et rajoutera la date du 3 septembre 1847, veille du quatrième anniversaire de la mort de sa fille. La dernière phrase scelle le destin de celle qui n’est plus et deviendra « l’éternelle disparue ». Dans le poème, sa tombe est recouverte de « houx vert » et de « bruyère en fleur », deux plantes toujours vivaces, tel le souvenir lumineux de la douce Léopoldine Hugo.

 

Sites et livres de référence

www.hautevillehouse.com

http://maisonsvictorhugo.paris.fr/fr/professionnels/presse-et-communication

 

 

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