hTh de Montpellier : “Begin the Beguine” échoue à tenir le pari d’une résurrection de l’œuvre de Cassavetes


La pièce est un huis clos, une camera obscura, sans fenêtre, sans lumière extérieure. Crédit : Marc Ginot (hTh - CDN Montpellier).
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Il y a trente ans, John Cassavetes, sur le point de s’éclipser définitivement, écrivait Begin the Beguine, une partition sur-mesure pour Ben Gazzara et Peter Falk (Columbo). Ce texte qui a enterré son auteur et ses acteurs serait sans doute demeuré sans suite si, Faces Distribution Company, la fondation qui gère les droits de John Cassavetes et la Needcompany, n’avaient pas collaboré à sa résurrection, après qu’en 2014, elle soit d’abord sortie de son purgatoire sur la scène viennoise du Burgtheater.

Jan Lauwers convié par Rodrigo Garcia, directeur du Centre dramatique national (CDN) de Montpellier, signe le retour au plateau de Begin the Beguine, dans une création chez Humain Trop Humain (hTh), vendredi 3 février à 20 h au Domaine de Grammont, et met en scène cette matière noire, hantée par la nostalgie de l’amour et la perte de la capacité même à se fixer à un objet d’amour.

Ainsi deux amis, Gito Spaiano et Morris Wine, hommes sur le retour en bout de course et à bout de souffle, attendent Godot et tuent le temps en meublant leur vide intérieur à coups de divagations existentielles dont le seul et très passager remède consiste à appeler un « agent », en clair, un proxénète, qui s’y entend pour leur fournir, en y mettant le prix, de la chair fraîche et des femmes à la hauteur de leurs désirs, de leurs délires.

La pièce est un huis clos, une camera obscura, sans fenêtre, sans lumière extérieure. Les anti-héros de Cassavetes, dans un pathétique dialogue de sourds se révèlent des hommes en perte de vitesse, fantomatiques aux prises avec l’absurdité de leur condition. « Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes » écrivait Cioran et Begin the beguine  met en scène la condition humaine sous un jour trivial qui tient de la farce.

 

« La chair est triste, hélas »

Naufragées aux confins du monde, Gito et Morris, peuplent leur no man’s land et brisent la fuite ininterrompue du temps, grâce aux rendez-vous qu’ils fixent compulsivement avec des prostituées en attendant que le ciel leur tombe enfin sur la tête ou que leurs vies reprennent sens.

Le mal de vivre n’appelle pas la mort et « la chair est triste, hélas ». Mieux vaut en rire qu’en pleurer mais la mise en scène de Jan Lauwers accouche d’une partition laborieuse et complaisante qui s’étire en longueur sans arracher ni larmes aux yeux, ni rire et sans transmettre d’émotion. La salle se vide régulièrement de petits groupes de spectateurs. La splendide plastique d’une des deux comédiennes comble de quelques palpitations ce spectacle qui manque de tout, donnant encore une fois raison au triomphe de la nature sur la culture. 

Les femmes ici n’ont rien de ces « belles nuits qui passent » comme chez Musset qui ne badine pas avec l’amour, elles arrivent par deux comme des lucioles, captent « en objets du désir », la lumière, s’ébattent et se débattent hystériquement avec leurs clients, font leur « job » et jouent pour de vrai, de fausses partitions amoureuses. Puis les fêtes galantes prennent fin et ça recommence avec d’autres, de nouvelles, toutes pareilles aux mêmes.

Une galerie de femmes défile aux heures mortes des jours sans fin, leurs rôles s’intervertissent dans un jeu quelque peu cynique où, sous couvert, de multiples niveaux de lecture qu’il ne faudrait jamais prendre au pied de la lettre, Jan Lauwers s’en donne à cœur joie pour laisser libre cours à l’expression d’un sexisme et d’un machisme stupéfiants, sans laisser de côté quelque traitement raciste lorsqu’il met en scène, sans avoir l’air d’y toucher, une « délicieuse idiote exotique » dans la peau d’un avatar de geisha à laquelle aucun ridicule n’est épargné.

 « Faire les cochons », vivre en porcs lucides et frivoles mais pas en libertins, devient un théâtre anodin et cruel, une occupation rituelle, qui a sa garde-robe, ses heures, ses règles, son économie et ses masques. Les bals masqués sont un marché des femmes, « l’amour physique est sans issue » un sempiternel refrain, les amours mortes.

Begin the Beguine échoue à tenir le pari de donner corps à une résurrection de l’esprit de l’œuvre de Cassavetes. Cassavetes est mort, « il est mort et enterré » comme Hamlet, son style unique avec lui et en agiter le spectre est peine perdue, le metteur en scène Belge, Jan Lauwers, le prouve.  Qu’il revienne à lui.

Maud Bouchet
Journaliste – critique dramatique

 

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