Jacques Attali : « Le dévoiement de la titrisation n’est pas un crime contre l’humanité mais un crime financier »

rapporteur sous la présidence de François Hollande : « Le dévoiement de la titrisation n’est pas un crime contre l’humanité mais un crime financier »
Jacques Attali, rapporteur sous la présidence de François Hollande : "L'économie de marché crée le désir et l'envie de surveiller et d'être surveillé. C'est, selon moi, le plus grand risque lié au système actuel". Crédit : ALP
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Dans son essai, Devenir soi (2014)1, l’économiste Jacques Attali organise la rébellion contre la progressive « somalisation » du monde et propose des alternatives simples et positives pour prendre en main son destin dans une société dérégulée. En guerre ouverte contre le « vieux capitalisme », le partisan de l’économie positive soutient dans ses chroniques l’établissement d’un tribunal international permettant de poursuivre les auteurs de crimes financiers nuisant à l’équilibre des marchés et de l’humanité.

 

Paradigme & Prospective : Vous avez publié aux éditions Fayard, Devenir soi (2014), où vous vous indignez dans vos premiers chapitres contre la marche – économique et politique – du monde. Vous parlez notamment de « tyrannie » et pointez du doigt l’attitude d’une majorité de « résignés-réclamants ». Sommes-nous donc des esclaves modernes et volontaires de l’économie de marché ?

Jacques Attali : C’est bien plus compliqué que cela. L’économie de marché n’est pas la seule à créer une forme de dépendance. Nous pouvons être dépendants de nos désirs, de nos manques, de nos addictions. Beaucoup de gens sont esclaves de la cigarette, de la drogue ou de l’alcool. Néanmoins, il est vrai qu’il existe une forme particulière d’asservissement liée à l’économie de marché : la consommation. L’économie de marché a organisé, progressivement, toute une série de mécanismes pour nous contrôler. Ces techniques créent le désir que chacun d’entre nous soit surveillé et l’envie de se surveiller soi-même. C’est, selon moi, le plus grand risque lié à cette économie actuellement.

 

« L’économie de marché a créé 
 une domination du marché 
 sur la règle de droit »

 

Le plus grand « mal » dont vous parlez dans votre livre n’est-il pas, finalement, l’inertie du résigné-réclamant, qui s’enferre dans sa propre vie par l’inaction ?

Le régime résigné n’est pas inerte puisqu’il est également dans une position active. Il vote, il fait grève, demande des salaires plus élevés, des droits à la sécurité sociale. L’esclave résigné est parfois révolté mais il n’est pas réclamant : c’est un énorme progrès de la démocratie de marché et c’est en cela que la condition de l’homme moderne dans la société marchande n’est pas exactement celle de l’esclave. On peut être, à la fois, résigné à l’essentiel de son sort et accepter la société comme elle est tout en réclamant quelques miettes de plus. Celui dont je parle dans ce livre est quelqu’un qui va plus loin que réclamer au sein du système. C’est quelqu’un qui cherche à créer les conditions de sa propre individualité. Sa volonté ne peut se réduire à une simple réclamation.

 

Vous avez présenté un rapport collaboratif France 2022 en mai 2015 permettant, justement, à tous les Français de prendre sa vie politique en main en faisant des propositions aux futurs présidentiables. Vous y expliquez, notamment, que « depuis François Mitterrand, aucune véritable réforme d’envergure n’a été mise en place». Qu’est-ce qui n’a pas été fait en matière d’économie durant vingt ans, selon vous ?

Beaucoup de choses malheureusement, qui reviennent d’ailleurs à la question du devenir soi. Je pense en particulier à la réforme des écoles maternelles et des écoles primaires. Elles auraient dû être envisagées plus tôt pour créer des conditions favorables d’apprentissage et pour que les enfants soient plus autonomes aujourd’hui.

 

Les dirigeants se sont-ils montrés trop permissifs – notamment vis-à-vis des économies parallèles et criminelles, qui représentent à ce jour trois fois le PIB de la France?

L’économie de marché a créé une domination du marché sur la règle de droit. Les commerces illégaux ont pris le dessus.

 

Parmi les propositions lues sur le site France 2022, un internaute suggère de créer, en plus de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), un comité d’intelligence économique, indépendant, qui pourrait, par exemple, mesurer l’indice de positivité4. Qu’en pensez-vous ?

Le projet France 2022 est toujours en cours. Des idées intéressantes émergent, dont celle de ce comité. Mais nous n’avons pas encore collectivement décidé les mesures que nous allons prendre : il faudra attendre.

 

Président de PlaNet Finance – aujourd’hui Positive Planet -, vous militez pour l’instauration d’un micro-entreprenariat à travers la planète avec des prêts directs aux petites et moyennes entreprises (PME) et des chaînes agricoles intégrées en Afrique. Quels sont les effets vus et attendus de cette économie positive sur le terrain ?

Les projets sont encore beaucoup trop faibles ou pas assez nombreux [ndlr : pour donner des chiffres précis]. Ce que nous faisons est, toutefois, très éclairant sur le potentiel gigantesque de telles pratiques et prouve que l’on peut augmenter rapidement et massivement le niveau de vie des populations. Aujourd’hui, les paysans du Sud, pour la plupart, ne sont pas associés à la grande revalorisation5. Si on crée les conditions de leur réussite, si on leur donne les moyens financiers et les moyens techniques pour aller plus loin dans la chaîne des valeurs, ils peuvent produire des choses de meilleure qualité, avoir un meilleur dialogue avec les utilisateurs finaux et augmenter leurs revenus. Cela suppose seulement la disparition d’un certain nombre d’intermédiaires qui font des profits injustes et la création d’une relation directe entre les consommateurs et les producteurs.

 

« Il faut créer en priorité 
les conditions d’un état grec solide »

 

La crise agricole française pourrait-elle trouver une solution dans ces dispositifs ?

Pour régler la crise agricole en France, il faudrait bien autre chose. Pour moi, la clé de la réforme de l’agriculture en France passe par une augmentation des exigences vis-à-vis de la qualité des produits. Il ne faut pas laisser les paysans se fourvoyer en les poussant dans la mauvaise direction mais plutôt créer des conditions favorables pour que l’agriculture française devienne le modèle mondial de l’agriculture bio. Dans 50 ans, on sera entièrement bio, sinon l’humanité va s’empoisonner. La France a toujours été à l’avant-garde. Il faut que les techniques agricoles le soient également.

 

Vous avez toujours été investi dans le projet économique européen, notamment durant les mandats de François Mitterrand. En juillet 2014, vous pointiez pourtant du doigt l’inefficacité de la Banque centrale européenne (BCE), dont les prêts accordés aux banques ne seraient « qu’un moyen détourné de leur constituer des marges et ne créeraient pas de richesses réelles ». Vous parliez de « cadeau empoisonné ». Pensez-vous que le prêt récemment accordé à la Grèce est un nouveau cadeau empoisonné ?

Ça pourrait l’être. Mais il ne s’agit pas d’un cadeau : c’est un prêt, absolument nécessaire dans cette situation. Un prêt, c’est quoi ? Quelque chose qui donne du temps pour réaliser de l’utile comme des infrastructures. Mais, aujourd’hui, nous n’avons pas la certitude que ce prêt donné à la Grèce va permettre de financer des projets utiles. Selon moi, il faut créer, en priorité, les conditions d’un état grec sérieux, disposant de moyens administratifs et financiers solides. Nous n’y sommes pas.

 

Suivez-vous la position de l’ex-premier ministre des Finances grec, Yanis Varoufakis, qui parlait de « terrorisme » et de « crime contre l’humanité » pour qualifier l’attitude des créanciers ?

Le mot « terrorisme » s’applique autrement ; le mot « crime contre l’humanité » a un autre sens. Il n’y a rien de pire que de détourner le sens des mots. Si la Grèce n’avait pas voulu avoir de créanciers, elle ne devait pas emprunter et ne pas se retrouver en situation d’emprunter.

 

Le tribunal de grande instance (TGI) de Paris a été le théâtre d’une affaire d’un genre nouveau le 1er septembre 2011. Le doyen du TGI a été saisi d’une plainte pour « crime contre l’humanité » relative à la « titrisation des créances bancaires »6. Qu’en pensez-vous ?

On ne peut pas tout mélanger : un crime contre l’humanité nuit à l’humanité dans sa durée. La titrisation ne nuit pas à l’humanité. Au contraire. Je vais peut-être vous choquer en disant cela mais la titrisation, quand elle est bien faite, est une technique financière extrêmement utile puisqu’elle conduit à regrouper les créances pour accéder à un financement qui n’existerait pas si elles n’étaient pas regroupées. Le problème de la titrisation n’est pas son existence en elle-même mais son dévoiement par des gens qui ont titrisé des produits qui ne devaient pas l’être parce qu’ils étaient mal organisés. On a titrisé des crédits que l’on avait faits à des gens très pauvres, qui n’avaient pas les moyens de les rembourser. Cette dérive de la titrisation n’a été possible que parce qu’il n’y a pas de gouvernance mondiale et que personne d’un point de vue national n’a pu contrôler la réalité des titres titrisés. La titrisation ne peut pas cependant être appelée « crime contre l’humanité » mais « crime financier ».

 

« Le problème de la titrisation 
 n’est pas son existence mais son 
dévoiement en crime financier »

 

Vous avez écrit le 16 mars 2010 dans votre chronique hebdomadaire de L’Express que les autorités mondiales devraient créer un Tribunal financier international qui pourrait poursuivre les auteurs de crimes et délits financiers. Pensez-vous qu’un délit pour crime « économique » contre l’humanité puisse un jour être reconnu à l’encontre des grandes puissances mondiales, des multinationales – notamment agro-alimentaires – ou des banques (et, plus largement, de la finance) et se justifier pénalement ?

Un tel tribunal [ndlr : Tribunal financier pénal] serait très utile pour juger les crimes commis par le système financier. Il serait un pendant du Tribunal pénal international (TPI) – voir encadré ci-dessous – et pourrait, non seulement, poursuivre des chefs d’État mais aussi des entreprises lorsqu’elles commettraient des activités illégales par pure convoitise financière qui auraient des conséquences criminelles. Le dévoiement de la titrisation en ferait par exemple partie. En revanche, je ne vois pas ce que vous mettez sous la dénomination « crime économique contre l’humanité ». Pour moi, c’est déjà clairement répertorié. Il faut qu’il y ait la destruction d’un peuple, un génocide, l’atteinte de l’environnement qui peut être irréversible, la manipulation génétique sans contrôle. Ce sont les crimes contre l’humanité. Les crimes « financiers » contre l’humanité, c’est le financement de tout cela.

 

« Les crimes contre l’humanité 
ont des dimensions économiques »

 

54 000 milliards de dettes sont, aujourd’hui, accumulées à l’échelle mondiale7. Dans le documentaire L’Oracle, Martin Armstrong prédisait un effondrement des dettes souveraines le 1er octobre 2015 et vous-même avez publié, récemment, un livre posant la question de l’avenir !8. Quel est votre sentiment à ce propos ?

On peut avoir des crises, en particulier en Chine9, aux États-Unis ou dans d’autres pays européens. Mais je ne vois pas de désastres majeurs dans les prochains mois, si ce n’est des catastrophes militaires, des attentats10. C’est sûr : il va y avoir des moments extrêmement tragiques, extrêmement difficiles. Cependant, l’humanité a les moyens de tenir et de s’organiser pour les dépasser. La dette publique, qui est excessivement importante, n’est pas mauvaise en soi quand elle sert à financer des investissements sur le long terme (ponts, routes ou éducation). Et soyons clairs : s’il y avait un effondrement de la dette, cela voudrait dire aussi qu’il y aurait un effondrement de l’épargne de ceux qui ont prêté. Il ne faut pas croire que les prêteurs sont d’horribles gens. Ceux qui ont prêté, c’est vous, c’est moi.      

 

  1. Devenir soi, prenez le pouvoir sur votre vie (2014), Éditions Arthème Fayard, ISBN 978-2-213-68767-4, 14€50. Disponible en version numérique.
  2. « Attali prépare un programme clefs en main pour 2017 », Les Echos, 20 mai 2015.
  3. Le chiffre est porté, en cumulant les activités illégales et les activités criminelles, à 10 000 milliards de dollars selon Jacques Attali dans son livre Devenir soi.
  4. L’indice de positivité « analyse la capacité d’un pays, d’une ville ou d’une entreprise à placer l’altruisme au cœur de ses priorités, selon trois dimensions essentielles : altruisme entre génération, altruisme entre territoires et altruisme entre acteurs. » (définition de la positive economy sur http://positiveeconomy.co/fr/positive-economy-index/)
  5. La chaîne des valeurs est l’ensemble des étapes déterminant la capacité à obtenir un avantage concurrentiel.
  6. La plainte vise notamment les principaux signataires de la loi du 23 décembre 1988, qui a introduit le principe de titrisation.
  7. Cela représente 72% du PIB mondial selon Jacques Attali dans Devenir soi, p. 18.
  8. Peut-on prévoir l’avenir ? par Jacques ATTALI, Fayard, 26 août 2015, 18 €
  9. Depuis l’interview, la Chine a dévalué trois fois sa monnaie. Le yuan a perdu 4% de sa valeur entre le 11 et le 13 août 2015. La croissance de la Chine a reculé de 7% au premier trimestre 2015 selon les chiffres annoncés par Le Point.fr (édition du 21/08/2015). Depuis, le FMI a décidé d’inscrire le yuan dans les Droits de Tirage Spéciaux (DTS) pour un « rééquilibrage politique » (Le Monde, 30/11/2015)
  10. Dans une interview accordée au quotidien belge Le Soir (édition en ligne du 12 septembre 2015), Jacques Attali souligne la possibilité d’un « hyperconflit ».

 

Devenir soi1, l’ère de la débrouillardise sociale

Dans un monde actuel et futur balloté économiquement par les aléas de la finance et plongé dans l’incertitude par un certain marasme politique, la  « somalisation » des États se poursuit et pousse les citoyens à devenir de simples « résignés-réclamants », attendant que l’orage passe et que les crises se tassent. Les économies illégales, la cybercriminalité et les dérives des traders gagnent du terrain. Face à ce constat, Jacques Attali trace une voie parallèle, celle du « devenir soi », où chacun se prendrait en main pour construire son destin et impacterait positivement sur le futur de ses concitoyens. Du sage Gandhi au philosophe Denis Diderot, en passant par l’épopée automobile de Ford ou la création d’un nouveau système d’apprentissage par la Colombienne Vicky Colbert, l’économiste dresse, à travers les âges et le monde, le portrait de plusieurs acteurs ayant dépassé leurs conditions culturelles, sociales et économiques pour « trouver leur place » et créer les conditions de leur propre réussite.

  1. Devenir soi, prenez le pouvoir sur votre vie (2014), éditions Arthème Fayard, ISBN 978-2-213-68767-4, 14€50. Disponible en version numérique.

 

Les tribunaux pénaux internationaux

La Cour pénale internationale (CPI), créée par la Convention de Rome – aussi appelée Statut de Rome – le 17 juillet 1998 et située à La Haye (Pays-Bas), est une juridiction permanente et complémentaire des tribunaux nationaux destinée à punir les personnes physiques commettant quatre types d’infractions contrevenant au droit humanitaire international depuis 2002 : les crimes contre l’humanité, les génocides, les crimes de guerre et les crimes d’agression. Les Nations unies ont créé des juridictions spécifiques capables d’identifier et de punir les responsables de violation des droits fondamentaux de l’humain avant sa ratification et sa mise en activité : les tribunaux pénaux internationaux. A ce jour, quatre tribunaux pénaux internationaux sont répertoriés : le Tribunal international pour l’ex-Yougoslavie (depuis 1993) portant sur les crimes commis durant les guerres de Yougoslavie, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (depuis 1994), qui poursuit notamment les responsables du génocide des Tutsis entre 1990 et 1994, le Tribunal spécial pour le Sierra Léone (depuis 2002) jugeant les crimes contre l’humanité remarqués depuis la signature des accords d’Abidjan en 1996. Enfin, le Tribunal militaire international a jugé essentiellement les criminels de guerre de la Seconde guerre mondiale lors des procès de Nuremberg et de Tokyo entre 1945 et 1950. La création d’un Tribunal pénal international pour la Finance (TPIF) a été proposée par le fonds de dotation Crises, analyses, propositions, expérimentations et communication (CAPEC) en 2010. L’avocat de la CPI, Hincker, l’eurodéputé Jean-Marie Cavada et l’économiste Jacques Attali se sont prononcés en faveur de cette mesure. La question n’a plus été évoquée depuis.

 

À propos de Jacques Attali

« Peut-on prévoir l’avenir ?1 » : c’est le pari que s’est lancé l’économiste Jacques Attali au fil des années. Conseiller d’État honoraire, conseiller spécial du président socialiste François Mitterrand pendant dix ans, président de la Commission pour la libération de la croissance française durant le mandat de Nicolas Sarkozy, rapporteur sous la présidence de François Hollande : à 72 ans, l’essayiste a suivi de près les évolutions économiques et politiques de la France et de l’Europe. Diplômé de cinq prestigieuses écoles, parmi lesquelles figurent l’École Polytechnique, l’École des Mines et l’École nationale d’administration (Ena), l’expert en sciences économiques et politiques a fondé et présidé la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) à Londres. En parallèle de ces activités, il a également co-fondé l’organisation non gouvernementale Action contre la Faim et récolté des fonds pour venir en aide au Bangladesh, touché par une gigantesque tornade en 1989. Très impliqué dans l’économie du Tiers-Monde, il lance neuf ans plus tard le groupe PlaNet Finance, dont la fondation, rebaptisée en 2015 Positive Planet, développe des techniques de microfinance et d’économie positive pour lutter contre la pauvreté. Professeur et écrivain, l’éditorialiste de l’hebdomadaire L’Express et président du conseil de surveillance du magazine en ligne Slate.fr a publié huit romans, huit biographies et une quarantaine d’essais, dont Portraits de micro-entrepreneurs avec le Bangladais fondateur de la banque de microcrédits Grameen Bank, Muhammad Yunus (2006), 300 décisions pour changer la France (2008), Tous ruinés dans dix ans ? Dette publique : la dernière chance (2010), Pour une économie positive (2013) et Devenir soi, publié en 2014 chez Fayard.

1 – Peut-on prévoir l’avenir ? par Jacques ATTALI, Fayard, 26 août 2015, 216 p., 18 €.

 

 

 

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