« La mémoire de l’eau » de Jacques Benveniste


Dr Jacques Benveniste, directeur scientifique de Digibio (laboratoire de biologie numérique) pose dans son labo rattaché à l'Inserm de Clamart en date du 14 décembre 2000. Crédit : Francois Bouchon – Le Figaro
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Médecin et immunologue français, Jacques Benveniste a travaillé au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), puis à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Il fut conseiller du ministre de la recherche Jean-Pierre Chevènement,  membre de la commission scientifique spécialisée en « biologie et pathologie moléculaire » et du conseil scientifique de l’Inserm. Mais sa carrière connut un tournant radical lorsqu’il commença à développer sa théorie de « la mémoire de l’eau » à partir de 1983. Théorie en rupture avec les dogmes établis qui provoqua un rejet du système à son encontre. Marginalisé, le chercheur n’abandonnera jamais ses expériences et tentera jusqu’à la fin de sa vie de prouver la validité de ses travaux. Retour sur le parcours d’un homme qui sacrifia son existence entière à la science.

 

Jacques Benveniste (1935-2004), ancien interne des hôpitaux de Paris, est nommé chef de clinique de la faculté de médecine de Paris en 1967. Attiré par le milieu de la recherche, le médecin décide de réorienter sa carrière en 1969 : il accepte un poste de chercheur associé dans le département de pathologie expérimentale à la Scripps Clinic, en Californie (USA). Il revient en France trois ans plus tard et intègre l’Inserm en tant que chargé de recherche avant d’être nommé directeur de recherche en 1978. Il commence alors à s’intéresser aux questions du fonctionnement et du traitement de l’allergie, études qui le mènent à découvrir un phénomène qui provoque un malaise profond au sein du milieu médical et scientifique. D’après les observations de Jacques Benveniste, et de son équipe, l’eau garderait une empreinte des substances avec lesquelles elle a été en contact. Cette découverte, qui va à l’encontre des principes connus de la biologie, prendra le nom de « mémoire de l’eau ».

 

La controverse médiatique

Dessin : Luana
Jaques Benveniste. Dessin : Luana

En juin 1988, après cinq années d’expérimentation dans son laboratoire de l’Inserm, Jacques Benveniste et son équipe publient un article dans la revue scientifique Nature intitulé « La dégranulation des basophiles humains induite par de très hautes dilutions d’un antisérum anti-IgE ». Ils expliquent avoir activé une cellule sanguine en la mettant en contact avec une solution d’eau contenant un anticorps totalement dilué. Ce résultat témoigne donc, pour Jacques Benveniste, du fait que l’information biologique portée par l’anticorps a été conservée dans le liquide. Son hypothèse est que le produit imprimerait un message électromagnétique dans le solvant qui permettrait à l’eau de « garder en mémoire » les propriétés de la molécule en l’absence de cette dernière. Ainsi Benveniste conclut-il son papier avec la formule quasi poétique : « L’eau a donc une mémoire ».
La publication ne manque pas de provoquer une vive réaction de la part du milieu scientifique et de la sphère médiatique. Le 30 juin 1988 le journal Le Monde titre ainsi « Une découverte française pourrait bouleverser les fondements de la physique La mémoire de la matière »1. Dans cet article, les journalistes Jean-Yves Nau et Franck Nouchi s’interrogent au sujet des découvertes de Jacques Benveniste, susceptibles de remettre en cause « certains des fondements actuels de la physique, de la chimie et de la biologie ». L’enjeu est clair et le doute explicite : « Etrange hallucination collective ou véritable révolution scientifique ? » questionnent-ils. Mais le milieu scientifique ne tarde pas à trancher. Le directeur de la revue Nature, John Maddox, ouvre une commission d’enquête composée d’un spécialiste de la détection des fraudes scientifiques, Walter Stewart, d’un magicien spécialisé en illusionnisme, James Randi, et de son assistant. Les « experts » s’invitent au laboratoire de Jacques Benveniste et demandent à ce que l’expérience soit réalisée devant eux. Les résultats sont conformes à ceux annoncés dans l’article des chercheurs. Les représentants de la revue exigent alors que les manipulations soient répétées en aveugle. Ils obtiennent enfin le résultat négatif attendu, et publient les conclusions de leur enquête dans le numéro suivant de Nature, en juillet 1988, sous le titre révélateur « La ” Haute-dilution , une illusion »2. Le « rapport désormais célèbre du Dr J. Benveniste » se révèle être, selon eux, « une base inconsistante » qui ne justifie pas les affirmations qui en ont été tirées. Les journaux continuent à relater la controverse scientifique sous forme feuilleton à suspens. Jacques Benveniste s’exprime publiquement à propos de la commission d’enquête dont il a été l’objet. Face aux caméras d’Antenne 2 (ancêtre de France 2) il dénonce « le climat de pression psychologique » imposé par la contre-expertise, et il s’étonne légitimement qu’aucun biologiste n’ait été invité à se joindre au groupe dans le cadre de l’enquête.

 

« La mémoire de l’eau » et l’homéopathie

Mais un autre enjeu se dessine autour de la découverte de l’équipe de Jacques Benveniste. « La mémoire de l’eau » pourrait en effet justifier une méthode thérapeutique qui n’a encore pas trouvé son explication scientifique : l’homéopathie. Créée au début du XIXe siècle par le Dr Samuel Hahnemann, cette méthode consiste à administrer au patient les substances responsables de ses symptômes mais en les diluant fortement de telle sorte qu’aucune molécule ne demeure dans la préparation finale. Il s’agit ainsi de « soigner le mal par le mal » à une dose infime. Mais, depuis le milieu du XIXe siècle, l’homéopathie est contestée par l’Académie de médecine qui, s’appuyant sur les connaissances scientifiques dont elle dispose, considère que les médicaments homéopathiques ne contiennent rien d’autre que de l’eau, les dilutions successives ayant fait disparaître toute autre substance. Oubliant souvent que ce n’est pas parce qu’un phénomène ne peut pas (encore) être expliqué scientifiquement qu’il n’existe pas, les chercheurs français ont dans leur grande majorité refusé la possibilité même d’une médecine par l’homéopathie. On comprend ainsi pourquoi la théorie de Jacques Benveniste a son importance dans le débat autour de l’homéopathie : elle pourrait en expliquer biologiquement le principe ce qui ne manquerait pas de faire vaciller les certitudes de la Science moderne.

 

La rupture avec la communauté scientifique

Après la polémique suscitée par la publication dans la revue Nature, Jacques Benveniste perd une grande partie de sa crédibilité auprès de la communauté scientifique. « Nombre de scientifiques français restés en retrait lors de la parution de notre article dans Nature se réveillent alors pour demander à l’Inserm et aux autorités politiques ma révocation pure et simple, au motif que je jette “le déshonneur sur la recherche française” », constate le chercheur dans son ouvrage « Ma vérité sur la mémoire de l’eau »3, publié en 2005 à titre posthume. Le 5 juillet 1989 le conseil scientifique de l’Inserm se prononce effectivement en faveur du « non-renouvellement temporaire » du docteur Benveniste à son poste de l’unité 200 de l’Inserm. L’unité du chercheur est définitivement fermée en 1995.

Jacques Benveniste poursuivra néanmoins ses recherches. Considérant que les molécules biologiques émettent des « signaux électromagnétiques », il en vient à développer la théorie selon laquelle les molécules, par un effet de vibration, produisent une fréquence précise qui peut être perçue par les cellules. Ainsi les molécules et les cellules pourraient interagir sans être en contact. Jacques Benveniste imagine alors la possibilité de traitement à distance grâce au potentiel qu’offre le développement du numérique. Après la mort du père de « la mémoire de l’eau », en 2004, le Pr Luc Montagnier, récompensé en 2008 du Prix Nobel de médecine pour sa découverte du virus du Sida, a continué ses travaux. Dans un documentaire, réalisé en 2012-2013 et diffusé sur France 5 en juillet 2014, Luc Montagnier affirme non seulement que la « mémoire de l’eau » existe, mais qu’il est possible de reproduire à distance un ADN grâce aux fameux « messages électromagnétiques » contenus dans l’eau … Délire futuriste ou révolution scientifique ? Le temps, et l’acharnement de quelques chercheurs, tels que Jacques Benveniste et Luc Montagnier, ne manqueront pas, espérons-le, de nous l’enseigner.  

 

  1. « Une découverte française pourrait bouleverser les fondements de la physique La mémoire de la matière », Le Monde, Jean-Yves Nau, Franck Nouchi, jeudi 30 juin 1988, p. 1
  2. «”High-dilution” experiments a delusion », Nature, vol 334, 28 Juillet 1988.
  3. Ma vérité sur la mémoire de l’eau, Jacques Benveniste, éd. Albin Michel, 2005.
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