Jean-Eric Hyafil [MFRB] : « Passer d’une précarité subie à une mobilité choisie »


Jean-Éric Hyafil : « Je ne crois pas que le revenu de base soit un outil de lutte contre la misère ». Crédit : DR
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Pour Jean-Éric Hyafil, fondateur du Mouvement français pour un revenu de base (MFRB), le revenu universel enclencherait une transformation sociale radicale. Toucher une somme fixe tous les mois, peu importe sa situation professionnelle permettrait à quelqu’un de ne plus travailler pour survivre mais pour s’épanouir. Il ne s’agit donc pas d’un remède à la pauvreté mais d’un moyen de développer ses projets. Entretien.

 

Paradigme & Prospective : L’originalité du Mouvement français pour un revenu de base (MFRB) est de définir le revenu de base non comme une allocation mais comme un droit. Pourquoi ce choix ?

Jean-Éric Hyafil : Il s’agit surtout de retirer l’aspect pauvreté, à mon sens. Je ne crois pas que le revenu de base soit un outil de lutte contre la misère. En tout cas ce n’est pas son objectif premier, ce serait plutôt un effet collatéral positif. C’est plutôt le moyen de donner une chance à certaines personnes de reprendre leur vie en main. Par exemple, aujourd’hui, des personnes touchent le Revenu de solidarité active (RSA) non pas parce qu’elles sont pauvres mais pour financer le lancement de leurs projets, qu’ils soient personnels, d’entreprise ou associatifs. Ce sont des gens qui ont un désir de créer, un besoin d’autonomie. Le revenu de base répondrait à ce désir, à ce besoin.

 

Quelle transformation sociale ce revenu apporterait-il ?

L’anthropologue David Graeber1 parle d’une multiplication des bullshit jobs, qu’on pourrait traduire par « emplois à la con ». Si vous occupez un emploi et que vous vous dites que vous seriez plus utile ailleurs, dans un hôpital ou une école par exemple, c’est probablement un bullshit job. On pense notamment à tous ces emplois dans le marketing et dans le commerce. C’est précisément ce type d’emploi qui serait amené à disparaître avec le revenu de base. L’idée serait tout simplement d’avoir plus de prise sur sa vie, de ne pas être dépendant de la conjoncture économique. Mon directeur de thèse dit que cela permettrait de passer d’une société de précarité subie à une société de mobilité choisie.

 

Pour vous, il ne faut pas supprimer les allocations comme le chômage, les retraites, etc. mais remplacer le RSA. Pourquoi ?

Il y a beaucoup de non-recours à cette allocation. Les gens ne sont pas forcément au courant qu’ils y ont droit. C’est aussi une prestation stigmatisante : il est difficile d’être fier de vivre grâce au RSA, difficile de l’assumer. Avec le revenu de base, au contraire, on a une allocation qui n’est pas associée à la pauvreté. On casse ce côté-là. Nous sommes des gens pragmatiques. Nous demandons avant tout ce qui est faisable rapidement. Si François Hollande le décidait aujourd’hui, il serait possible d’universaliser dans un mois le RSA pour le transformer en revenu de base. Cela nous permettrait de le fixer à 470 €. C’est ce qui est réalisable pour le moment. Cela ne veut pas dire que je n’imagine pas un montant plus élevé dans l’avenir.

 

Le principal problème souligné par les détracteurs du revenu de base est la question de son financement. Comment faire, selon vous ?

C’est une question qu’on croit difficile mais qui ne l’est en fait pas du tout. Quand on parle d’un État, il ne faut pas raisonner en termes de budget brut comme pour un ménage. L’État peut dépenser mais il peut aussi prélever en même temps. Imaginons que l’on finance cette mesure par l’impôt sur le revenu. Certes, tout le monde verrait ses impôts un peu augmenter mais les salaires augmenteraient dans le même temps grâce au revenu de base. Un autre moyen de financement serait la fusion de l’impôt sur le revenu et la Contribution sociale généralisée dite aussi CSG (ndlr : à destination de la sécurité sociale). Enfin, pour augmenter le revenu de base, il faudrait mieux lutter contre les paradis fiscaux et l’optimisation fiscale des grandes multinationales ou encore augmenter la taxe sur le patrimoine.

 

Ne craignez-vous pas une récupération par une frange néo-libérale des politiques, pour qui ce serait un prétexte pour supprimer toutes les autres allocations ?

Il y a bien sûr un risque de récupération mais il faut bien communiquer… Nous avons une charte politique qui stipule que la mise en place du revenu de base ne doit pas aller de pair avec la suppression des autres assurances sociales : chômage, retraite et assurance maladie. C’est à partir de cette charte que nous nous sommes opposés, en octobre dernier, à la proposition d’amendement de Frédéric Lefebvre (ndlr : député Les Républicains des Français de l’étranger) qui proposait de remplacer toutes les allocations par ce revenu de base. Or juste après notre réaction, Frédéric Lefevbre a retiré son amendement. Je ne sais pas si cela est directement lié mais je pense qu’on a quand même eu une certaine influence.          

 

  1. David Graeber : Sociologue et militant anarchiste américain. Il est l’une des figures de proue du mouvement Occupy Wall Street (Occuper Wall Street), né dans la lignée de celui des Indignés. Il se révolte contre le pouvoir incontrôlable de la finance, à l’origine de la crise économique de 2008. David Graeber est, notamment, l’auteur de Dette : 5000 ans d’histoire [« Debt: The First 5000 Years »], Les liens qui libèrent,‎ 2013, 624 p. (ISBN 979-1020900593) et Des fins du capitalisme : Possibilités I [« Possibilities: Essays on Hierarchy, Rebellion, and Desire »], Payot,‎ 2014, 363 p. (ISBN 978-2228911511)

 

À propos de Jean-Éric Hyafil

Doctorant en économie à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, Jean-Éric Hyafil mène actuellement une thèse sur le revenu universel. En 2013, il est à l’origine avec d’autres de l’initiative citoyenne européenne pour le revenu de base, qui demandait à ce que soit faite une étude sur cette mesure au niveau européen. Le 3 mars de cette même année, il participe à la création du Mouvement français pour un revenu de base (MFRB), association de loi 1901. Elle compte aujourd’hui plus de 600 adhérents. Le travail de Jean-Éric Hyafil porte désormais sur le financement de ce revenu, qui reposerait sur les cotisations sociales et la TVA.

 

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