Jean-Marie Brohm : « Le vrai crime du libéralisme, c’est la compétition, c’est la loi de la jungle »


Jean-Marie Brohm : "Le sport est un kaléidoscope qui permet de comprendre tout le fonctionnement d'une société". Crédit : DR
Print Friendly, PDF & Email
Dessin : Luana
Dessin : Luana

 

Pour Jean-Marie Brohm, professeur émérite de sociologie, anciennement en poste à l’université Paul-Valéry Montpellier III, « le football s’inscrit, aujourd’hui, dans une logique économique globale basée sur les mêmes normes qui gouvernent l’économie de marché. » Fervent critique du ballon rond, il déplore l’inactivité des intellectuels de gauche face aux dérives outrancières du capitalisme, notamment dans son sport de prédilection. Partisan de la traque des comportements déviants inacceptables, Brohm soutient que les responsables devraient être déférés devant la justice pour « crime contre la vie ». Carton rouge au sport capitaliste.

 

Paradigme & Prospective : Alors que le football s’inscrit, aujourd’ hui, dans une logique économique globale, saviez-vous qu’en date du 1er septembre 2011, une plainte pour « crime contre l’humanité » a été déposée auprès du doyen des juges d’instruction du tribunal de grande instance (TGI) de Paris qui pointe, notamment, les dérives d’asservissement de masse de la « titrisation des créances bancaires » (un nouvel esclavage), jusqu’alors passée sous silence par les médias dominants ?

Jean-Marie Brohm. Crédit : Marianne Chassort avec l'aimable autorisation de France Culture (Radio France).
Jean-Marie Brohm. Crédit : Marianne Chassort avec l’aimable autorisation de France Culture (Radio France).

Jean-Marie Brohm : Non, je ne le savais pas. Il existe déjà la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye qui est supposée traiter des crimes contre l’humanité, alors la question qui se pose est plus philosophique, disons juridique, plus vaste. Je suis quand même réticent concernant cette notion de « crime contre l’humanité » parce que c’est très difficile de qualifier, juridiquement, quelque chose qui est imprécis. Je veux dire par là que le tribunal de Nuremberg, après les crimes nazis, avait donné une définition juridique des crimes contre l’humanité. C’est la question de l’intention qui est posée. Peut-on mettre sur le même plan tous les massacres de masse ? Selon le philosophe Vladimir Jankélévitch, dans son ouvrage L’imprescriptible, on ne peut pas mettre sur le même plan, par exemple, Hiroshima et Auschwitz. Hiroshima est, évidemment, un crime de guerre abominable mais les Américains n’avaient pas comme objectif d’exterminer le peuple japonais. Alors que l’objectif d’Auschwitz était, justement, d’éradiquer le peuple juif. Aujourd’hui, les crimes contre l’humanité, ce sont les massacres au Rwanda, les crimes de Boko Haram, de Daesh, avec une intention exterminatrice. Les gens qui polluent la planète, les pétroliers et leurs épaves navigantes, leur objectif n’est pas de faire mourir les populations, c‘est de produire – toujours plus – mais il se trouve que leur production fait « crever les gens ».

 

« Quelle est la force politique 
 qui voudra s’affronter à ce qui fait 
 le monde aujourd’hui ? »

 

Donc la “titrisation” ne pourrait pas, pénalement, être poursuivie sous ce chef d’accusation d’ « asservissement des populations » ?

Le capitalisme mondialisé, financiarisé est sous la coupe de mafias. Je pense qu’il serait plus judicieux d’attaquer des structures clairement identifiées telles, par exemple, Monsanto ou Total, plutôt que de se retourner vers le « marché en général » car celui-ci est une entité presque mystique. Les libéraux parlent du « marché » donc de personne : le marché « veut », le marché « décide », le marché « respire »… Il faut, à chaque fois, trouver des responsabilités politiques ou sociales précises : telle entreprise, tel groupe, telle mafia. Pour des raisons juridiques et idéologiques, le marché, comme disait Sartre, « c’est l’horizon indépassable de notre temps ». Le Qatar, par exemple, doit être mis en accusation pour l’exploitation des travailleurs qu’il traite comme des esclaves. Certains meurent en raison de conditions de travail absolument épouvantables, notamment pour construire des stades.

 

« Le Qatar, par exemple, 
 doit être mis en accusation 
 pour l’exploitation des travailleurs 
 qu’il traite comme des esclaves »

 

Il y a une troisième difficulté indépendante du juridique et du philosophique, c’est la question politique. Quelle est la force qui voudra s’affronter à ce qui fait le monde aujourd’hui ? La Corée du nord, par exemple, affame son peuple. Ce n’est pas le marché, c’est un appareil d’État, un régime politique (totalitaire) qui traite les gens de façon inhumaine. J’étais très ami avec Jean Ziegler, sociologue délégué auprès de l’Organisation des Nations unies (Onu) sur la question de la faim dans le monde. Il démontrait qu’aujourd’hui des gens crèvent de faim en raison de choix purement économiques. Aux quatre coins du globe, les paysans, par exemple, sont obligés de produire d’une certaine manière, pratique qui les asservit au diktat des multinationales. De même pour la pollution : le capitalisme empoisonne la planète. Je suis parisien, et nous subissons souvent des épisodes de pollution de particules fines. Or, les socialistes et, notamment Ségolène Royal, discutent pour savoir s’il y a des effets néfastes ou pas, alors que tout le monde sait que c’est le cas !

 

Dans la mesure où les gouvernances du foot mondial sont affaiblies, ne répondent plus à leur rôle de régulation et que les responsables de graves dérives économiques dans le football se confondent avec les promoteurs de crimes sociaux mondiaux, serait-il cohérent et envisageable que les fautifs de telles exactions de masse soient traduits en justice pour crime « économique » contre l’humanité ?

Bien sûr ! Pour cause de mise en danger de la vie d’autrui, comme pour Fessenheim, Fukushima ou encore pour l’amiante. Beaucoup de gens savaient mais on a continué ces pratiques pour des raisons de rentabilité. Aujourd’hui, des gens souffrent du cancer de la plèvre ! Ce sont des crimes contre le vivant. Même Ségolène Royal a découvert, récemment, que la biodiversité en France avait diminué de 50% en 20 ans. Il y a des oiseaux qui n’existent plus, les abeilles disparaissent, les insectes suivent le même chemin… N’empêche que le lobby de la chimie continue de sévir. Il convient de chercher des responsabilités, mais pour ça, il faut une avancée politique qui n’existe pas aujourd’hui. Il faut la construire ! Le crime contre la vie ne doit pas rester impuni. Il faut cibler les responsables, les identifier, les mettre en accusation.

 

« Le "crime contre la vie" 
 ne doit pas rester impuni »

 

Rappelez-vous : l’article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’assemblée générale des Nations unies en 1948, relayé par la Constitution de la Ve République Française de 1958 stipule clairement, que « nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes ». Or, dans le football, on assiste à une marchandisation du joueur, devenu un produit financier coté, tel le Français Eliaquim Mangala, détenu par parts en toute légalité par divers fonds de pension. N’est-ce pas là un moyen détourné de conditionner les peuples à un renoncement des garanties du respect de leurs droits fondamentaux par la loi ?

Dessin : Luana
Dessin : Luana

Dans un article du journal Le Monde du 14 mars dernier, intitulé « Héros malgré eux », j’expliquais que les sportifs étaient soumis à une servitude volontaire. Ce sont des esclaves dorés, certes, mais qui n’en restent pas moins des esclaves. Ils sont, à la fois, victimes et coupables, tenus par une chaîne d’or ! Tous ces jeunes footballeurs qui ont, en moyenne, 24 ans et qui roulent en Ferrari, en Maserati, ce sont des « petites frappes prétentieuses ». Vous pensez bien que la question des droits de l’homme, ils s’en « tamponnent » strictement ! Prenez Ribéry ou Anelka, ils sont payés comme des nababs. Ils veulent gagner du fric le plus vite possible. Ils passent d‘un club à un autre. Ce sont des mercenaires du foot. Le sociologue suisse Jean Ziegler l’a bien décrypté : le capitalisme, aujourd’hui, est un capitalisme mafieux, de réseaux criminels, sans foi ni loi. Il existe tellement de systèmes offshore qu’aucun groupe capitaliste ne paie des impôts. Désormais, le sport ne respecte pas les droits de l’homme, notamment lorsqu’il organise dans les pays comme la Russie, les Jeux Olympiques ou la prochaine coupe du monde de football au Qatar. Mais les gens font du foot quand même ! Le problème, c’est l’argent, le capitalisme mondialisé, les réseaux mafieux. La vraie question est comment peut-on lutter contre cette pieuvre qui ne cesse d’étendre ses tentacules ?

 

Au-delà des problèmes intrinsèques liés à la libéralisation excessive du football, l’arrivée massive de capitaux en provenance du monde entier dans les clubs européens serait la porte d’entrée de la grande criminalité et des réseaux mafieux. Selon Interpol, « la corruption dans le monde du football aide à financer d’autres activités criminelles comme la prostitution ou le trafic de drogue ». Les clubs de foot sont-ils devenus le cheval de Troie de la finance mondiale ? Les réseaux mafieux ont- ils pris le contrôle de l’économie footballistique ?

Oui, tout à fait et grâce à des centaines de millions de gens qui applaudissent ! Par exemple, lors du match France-Brésil qui s’est déroulé en Seine-Saint-Denis, département ô combien sinistré, 70 000 à 80 000 personnes étaient pourtant dans le stade. Des gens prêts à payer très chers pour voir une équipe de foot ! Ce qui est contradictoire, c’est que tous les Brésiliens de l’équipe du Brésil sauf le goal jouent à l’étranger : en Italie, en France et en Angleterre. De même pour l’équipe de France, dont la quasi-totalité des joueurs jouent hors de nos frontières. Ils vont là où il y a le marché pour en tirer le maximum de bénéfices. C’est ça le capitalisme mondialisé avec le « fric à gogo ».

 

Comment expliquer une telle inertie de nos dirigeants et représentants politiques face à cette dérive footballistique ?

Parce que Hollande et son gouvernement ne connaissent rien au sport. La bataille que je mène depuis trente ans démontre que, depuis 1968, les intellectuels ont complètement basculé. L’intello de gauche, Besancenot qui est un type intelligent, mais beaucoup moins lorsqu’il s’agit de sport, est supporter du PSG. Un club qui suinte le pognon ! La quasi-totalité des sociologues (puisque je fais partie de cette confrérie) ne cesse, aujourd’hui, de faire l’apologie du foot ! Le foot soit disant populaire, soit disant intégrateur. Le 12 juillet 1998, toute la France fête sa première victoire en Coupe du monde derrière son équipe black-blanc-beur, censée symboliser l’intégration. Qu’en reste-il 17 ans après France-Brésil ? On le voit bien avec la montée du Front National maintenant ! Le foot comme culture ? Culture de quoi ? Culture des coups ? Culture mafieuse ? Qu’est-ce l’on propose aux jeunes, si ce n’est des banlieues ?

 

Les clubs de football transnationaux seraient-ils devenus, à l’exemple de l’affaire du cartel de Singapour (paris truqués à l’échelle internationale), les plaques tournantes de la grande criminalité, notamment du blanchiment d’argent, à travers le marché des transferts de joueurs, qui peut agir dans n’importe quel pays du monde en toute impunité ?

Complètement ! Le sport, depuis une quinzaine d’années a beaucoup changé. Il est devenu une structure d’investissement du blanchiment d‘argent. Le Qatar, la Russie, l’Arabie Saoudite et même certains fonds de pension investissent dans le sport pour des raisons économiques, mais aussi pour recycler l’argent sale. Le football s’inscrit aujourd’hui dans une logique économique globale basée sur les mêmes normes qui gouvernent l’économie de marché. Le sport et, notamment, le foot, est tenu, largement, par des mafias. Régulièrement, des scandales y compris en France (Toulon, Marseille, Bastia) concernent des clubs mis en cause par la justice car, au moment des transferts, ils pratiquent des rétrocommissions, des dessous-de-table. Les mafias du sud-est asiatique truquent des matchs, notamment européens, afin de gagner de l’argent sur les paris sportifs. Ladite économie à un poids considérable.
Il y a des sommes colossales qui transitent et qui permettent, facilement, de blanchir de l’argent. Il y a, également, le dopage qui est une industrie mafieuse, criminelle, parallèle, très largement présente sur internet. Il existe des réseaux de trafic de produits dopants, notamment, à travers les salles de musculation. Le cyclisme a été le premier épinglé avec le scandale de l’EPO1, mais les gens finissent par oublier. Le grand public s’en fout ; ce qu’il veut voir, ce sont des sportifs qui se battent dans le mont Ventoux ou l’Alpe d’Huez. La presse aujourd’hui et, au premier chef, la presse de gauche ne fait rien ! Ce sont eux qui applaudissent le sport aujourd’hui. Le principal fournisseur idéologique du sport, c’est la gauche. C’est paradoxal, non ? Et les principaux supporters du libéralisme, aujourd’hui, ce sont les socialistes !

 

« Mais oui, les banques 
 sont complices ! 
 Elles financent le sport »

 

Au regard de ces dérives économiques, la finance a-t-elle une responsabilité ? Les banques sont-elles complices de ce désastre économico-footballistique ?

Mais oui, les banques sont complices ! Elles financent le sport. Elles sponsorisent de nombreux évènements sportifs. Ce sont de grands groupes capitalistes qui, aujourd’hui, tiennent le sport par tous les bouts. Sur les maillots de foot, toutes les marques sont présentes dont de nombreuses banques qui investissent dans le milieu sportif : BNP Paribas est partenaire du tennis, le Crédit Lyonnais sponsorise le tour de France, la Société Générale s’associe au rugby, la Banque Populaire opte pour les sports nautiques.

 

Les dérives du ballon rond semblent être connues par tous et, notamment, par les représentants politiques. Pourquoi ne constatons-nous aucun changement à l’horizon ?

Ce n’est pas totalement vrai, je peux me revendiquer comme le fondateur de la critique du sport en France. Après 1968, il y a eu une série de mouvements de contestation du sport. Par exemple, en 1978, s’est constitué un appel au boycott, à l’échelle européenne, contre la coupe du monde de football en Argentine. En 1980, a eu lieu un autre appel au boycott des Jeux Olympiques de Moscou et là, tous les intellectuels et toute la gauche étaient mobilisés. Après 1998 et la victoire de l’équipe de France, tout le monde est devenu « black-blanc-beur » !

 

« Le foot est une aliénation, 
 une crétinisation de masse, 
 le nouvel opium du peuple »

 

Voulez-vous dire qu’avant 1998, il existait une véritable critique du sport ?

Vous aviez une commission sportive, au sein du parti socialiste, qui était contre le capitalisme dans le sport. Aujourd’hui, le PS est le bras armé du patronat, c’est un parti capitaliste ! C’est le parti socialiste qui est en train de « détricoter » le droit du travail, la remise en cause des 35 heures, la Sécurité sociale. Aujourd’hui, on ne voit pas de force de résistance. L’essai Indignez-vous de Stéphane Hessel, c’était pour les bobos parisiens, c’était sympa, mais ça a changé quoi ? Rien. Or, quand on se revendique de gauche, il faut se poser la question de la transformation sociale ou s’interroger sur comment respecter la planète et les droits humains.

 

A l’image des États-Nations attaqués, rendus vulnérables et affaiblis par les traités de libre-échange internationaux, les clubs de football subissent, à moindre échelle, le même sort. La survie des clubs dépendrait, aujourd’hui, en grande partie, de capitaux privés. Désormais ruinés par les banques et endettés, ils sont devenus peu regardants sur ces investisseurs providentiels présentés comme des sauveurs de l‘économie footballistique. Quelles sont les responsabilités de ces nouveaux « actionnaires » du football (banques, fonds de pension, groupements d‘intérêts, milliardaires, multinationales) dans l’exploitation des joueurs et dans le désastre économique que connaît la discipline et, plus largement, le sport de haut niveau ?

Pour certains clubs, il s’agit de traite négrière dont les principales victimes sont de jeunes Africains. Pour un Benzema, on en jette cent autres. C’est une véritable aliénation des jeunes. Le sport est un kaléidoscope qui permet de comprendre tout le fonctionnement d’une société. Dans le foot, il faut être productif, il faut être rentable. Le vrai crime du libéralisme, c’est la compétition, c’est la loi de la jungle.

 

« Le sport est un kaléidoscope 
 qui permet de comprendre tout 
 le fonctionnement d’une société »

 

Ces jeunes, justement, qui s’identifient à ces footballeurs sur un modèle d’argent facile, de belles voitures, de trains de vie fastueux… Assimilez-vous cette situation à une lobotomisation de masse ?

Oui, c’est vécu comme un modèle de réussite. Ces footballeurs qui roulent en voiture de luxe évidemment que c’est un modèle qui fait sens. Ça entre en conjonction avec le cynisme actuel d’une partie de la jeunesse : faire du fric par tous les moyens ! Cette identification est une régression émotionnelle, intellectuelle. Le rôle des grandes manifestations sportives est la manipulation des esprits. Le sport est un moyen de pression vis-à-vis de l’opinion publique, une manière d’encadrement idéologique des populations et d’une partie de la jeunesse.

 

« Les athlètes et les sportifs 
 de tous poils sont reçus à l’élysée 
comme des gladiateurs romains 
 et cela ne dérange personne ! »

 

Que voulez-vous faire, ensuite, en termes d’éducation notamment dans les cités alors que vous avez une économie souterraine de la drogue, de la violence, des armes ? Maintenant, le foot est présenté comme une espèce d’éducation populaire mais ce n’est pas vrai ! S’ajoute aujourd’hui une idéologie transpolitique, particulièrement, quand Hollande et Sarkozy sont côte à côte lors du match de la coupe de France ! Le foot et, plus largement, le sport sont supposés être apolitiques. Or, les athlètes et les sportifs de tous poils sont reçus à l’Élysée tels des gladiateurs romains naguère. Cela ne dérange personne que Karabatic soit mis en examen et qu’il continue à jouer en équipe de France. Cela ne dérange personne que cette équipe de France joue au Qatar, lequel finance le djihadisme contre lequel l’armée française est supposée lutter.
Ce n’est qu’une série de paradoxes. Pourquoi ? Parce que le sport est supposé être une valeur sûre. Tout le monde est sportif, vous ne pouvez pas l’attaquer. Aujourd’hui, viser le sport est pire que s’en prendre à la religion ! Le seul qui a une position critique et à qui je rends hommage d’ailleurs, c’est Charlie Hebdo. Beaucoup de dessins de Charb et de Cabu étaient une mise en cause du foot avec lucidité, dérision et causticité. C’étaient les seuls à montrer que le foot rend idiot ! Et quand vous dites ça aux universitaires, aux responsables politiques, comme à Cohn-Bendit qui est un fanatique de foot, ils ne comprennent pas. Les écolos – des gens de gauche – luttent contre la pollution mais pas contre la Formule 1 ou le Dakar ! C’est totalement schizophrénique ! Mettre en cause le sport, par rapport au capitalisme, suscite un rejet absolu et immédiat. Le foot est la manière la plus évidente d’être dans le capitalisme. Le sport est devenu une accumulation de richesses, d’argent et donc de capital. C’est la vitrine la plus spectaculaire de la société marchande médiatisée. Le foot est une aliénation, une crétinisation de masse, le nouvel opium du peuple.

 

« Aujourd’hui, attaquer le sport est pire 
 que s’en prendre à la religion ! »

 

Face à ce contexte douloureux, la Fifa et l’UEFA – les deux principales structures de gouvernance et de financement du football mondial – apparaissent, parfois, comme le dernier bastion. Mais, devant le poids de la finance dans l’économie footballistique, quel devrait être le rôle desdites instances face aux dérives engendrées, notamment, au sein de certaines populations ?

Le fils de Platini travaille pour le Qatar. C’est Zidane qui a négocié avec le Qatar pour obtenir la Coupe du monde de football en 2022 ! Ils sont tous de mèche : annonceurs, fédérations, UEFA2, Fifa3, Conseil de l’Europe, systèmes bancaire et politique. C‘est la démission majeure de la gauche et de l’extrême gauche qui ont perdu la bataille des valeurs. L’exemple type, c’est Besancenot. Ils ont, pourtant, tous joué au foot dans leur jeunesse. C’est un problème psychologique, celui de l’identification à des héros.

 

Michel Platini, président de l’UEFA, préconise la création d’une police du sport à l’échelle Européenne, alors même que le football s’est internationalisé et que les divers trafics s’organisent, parfois, bien loin des frontières européennes. Serait-ce, une fois de plus, l’arbre qui cache la forêt ?

Dessin : Luana
Dessin : Luana

Michel Platini est le chef d’une entreprise multinationale qui cherche à préserver sa respectabilité mise à mal par les violences récurrentes sur les terrains (affrontements, racisme, antisémitisme, sexisme, débordements nationalistes), le dopage généralisé (mais soigneusement nié), l’affairisme maffieux ou semi-maffieux des transferts de joueurs (Mercato), l’arbitrage maison, et mille autres petits arrangements entre « honorables amis ». Cette idée de police du sport est une farce grotesque, pour au moins deux raisons. La première est que les clubs professionnels sont des coffres forts opaques, incontrôlés et incontrôlables, aussi bien dans leurs transactions financières, leurs financements par les parrains, sponsors et annonceurs, que dans leurs structures capitalistiques (fonds de pension anglo-saxons, pétromonarchies, oligarques russes). De nombreux clubs « lessivent » d’ailleurs, allègrement, l’argent sale des différentes économies souterraines.
Pour ne prendre que l’exemple du Qatar, cette « sinistre dictature islamique » qui finance le PSG et d’autres instances du sport, par exemple la chaîne de télévision à péage beIN sports, comment même imaginer la possibilité d’une « police des sports » dans un pays esclavagiste qui traite les travailleurs étrangers comme du bétail, qui ne respecte ni la démocratie, ni les droits de l’homme, ni même l’existence d’institutions sportives indépendantes ? Par ailleurs, aussi bien Michel Platini, qui veut se donner l’image d’un chevalier de la vertu, que son fils ont d’excellents rapports avec le Qatar… La deuxième raison est que la Fifa, la « mère pondeuse » du football mondial, est, elle-même, le principal foyer de corruption, comme l’ont montré les divers scandales qui secouent depuis des années cette bureaucratie affairiste et clientéliste. Laquelle s’est affranchie de tous les contrôles juridiques et financiers et impose sa loi aux pays organisateurs des compétitions. Seules l’Onu ou l’Union européenne pourraient, si elles en avaient la capacité et la volonté politique, mettre au pas cette machine de « crétinisation des peuples ». Quand on connaît l’inefficacité de la lutte contre l’évasion fiscale, les paradis fiscaux, les trafics en tous genres, il n’y a aucune illusion à se faire. La mondialisation est, aujourd’hui, comme l’a montré mon ami, le sociologue Jean Ziegler, la mondialisation du crime organisé.

 

Dans le même esprit, que penseriez-vous de la création d’une agence mondiale anti-corruption calquée sur le modèle de l’agence antidopage dont le fonctionnement et l’indépendance sont pourtant, encore, soumis à discussions aujourd‘hui ?

Pour les mêmes raisons une « agence mondiale anticorruption » serait une réelle supercherie, comme le sont toutes ces instances supposées « réguler » les spéculations boursières ou « rendre transparentes » les opérations bancaires. L’internationalisation offshore des paris sportifs, des réseaux de production et de diffusion des produits dopants, des filières de recrutement des joueurs, en particulier dans les pays africains, rend impossible une véritable lutte contre la gangrène maffieuse qui a transformé « l’Idéal sportif », « l’Idée olympique », le fair play en une pure mystification de masse. L’agence mondiale antidopage n’est qu’une bureaucratie impuissante et parfois même complaisante. Les grandes épreuves cyclistes, les meetings d’athlétisme, les compétitions de football, de rugby, de natation, continuent, en toute quiétude, de fonctionner aux « hormones de récupération », « biscuits d’effort », « stimulants », « compléments alimentaires », « engrais musculaires » et autres « oxygénations sanguines ». Se poursuit ainsi la consommation massive d’EPO, d’amphétamines et d’anabolisants, en attendant l’usage régulier du « dopage génétique ». Ce ne sont pas les contrôles antidopage qui ont démasqué les combines organisées d’un Lance Armstrong, mais les agents du FBI, autrement dit, une instance policière sérieuse… Pour lutter, réellement, contre le dopage il faudrait, par conséquent, des polices fiscales et des institutions juridiques spécialisées capables d’infiltrer et de démanteler les réseaux des paris clandestins et des produits dopants. Mais, quand on constate la relative inefficacité de la lutte contre le terrorisme islamique, il y a lieu de nourrir de sérieux doutes en la matière… En définitive, toutes ces initiatives pour « moraliser », « assainir », « réguler » le sport sont des cache misère, des leurres qui servent aux uns de bonne conscience, aux autres de pitoyable illusion. « Le sport propre » n’est en effet qu’un slogan mystificateur parmi tant d’autres de l’opium sportif.        

 

  1. L’érythropoïétine (EPO), hormone de nature glycoprotéine, est connue pour être utilisée comme agent dopant par certains sportifs afin d’augmenter leur endurance et leurs performances (marathoniens, cyclistes…).
  2. Union des associations européennes de football (UEFA).
  3. Fédération internationale de football (Fifa).

 

La Fifa au cœur de la polémique

L’année 2015 n’aura pas été celle des fédérations internationales de football ni celle de leurs dirigeants. Eclaboussé par les soupçons de corruption touchant le numéro 2 de l’organisation, Jérôme Valcke et plusieurs membres de son équipe, le président de la Fédération internationale de football (Fifa), le Suisse Joseph Blatter, en poste depuis 1998, est poussé vers la porte de sortie avant la fin de son cinquième mandat, le 2 juin 2015. Sept cadres de la Fifa, dont l’Américain Chuck Blazer, ont été en effet interpellés quelques jours plus tôt à Zurich pour des faits « d’escroquerie, racket et blanchiment d’argent ». Ces hauts dirigeants du monde sportif auraient touché sur une période de 25 ans plus de 150 millions de dollars de pots-de-vin et de rétrocommissions, favorisant notamment l’obtention de Coupes du monde. Les péripéties auraient pu se terminer là lorsqu’émerge un mois plus tard une autre affaire impliquant « Sepp ». Le Suisse de 79 ans aurait versé un « paiement déloyal » de 1,83 million d’euros au candidat à sa succession, le Français Michel Platini, actuel président de l’Union européenne des associations de football (UEFA). Suspendues 90 jours, les deux têtes de la ligue de football internationale ont été respectivement auditionnées les 17 et 18 décembre 2015 au siège de la Fifa. Ils risqueraient une radiation à vie de la ligue.

 

A propos de Jean-Marie Brohm

Crédit : DR
Crédit : DR

Sociologue, anthropologue et philosophe français, Jean Marie Brohm est né le 14 décembre 1940 à Mulhouse. Élève à l’École normale supérieure d’éducation physique (ENSEP)1 de 1960 à 1963, il est reçu au CAPEPS (Certificat d’aptitude au professorat d’éducation physique et sportive) et exerce au lycée Condorcet de Paris le métier de professeur d’éducation physique et sportive. Docteur d’État ès Lettres et sciences humaines dès 1977, il est l’auteur d’une thèse intitulée « sociologie politique du sport ». Il est nommé professeur des universités en sciences de l’éducation à Caen jusqu’en 1992 puis en sociologie à l’université Paul-Valéry (Montpellier III) jusqu’à sa retraite, en 2010. En 1994, il fonde une revue transdisciplinaire en sciences humaines, Prétentaine, dont il est directeur de publication. Auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple (2006), il crée la revue Quel Corps ? disponible entre 1975 et 1997. Durant plus de 20 ans, il défend dans ses colonnes une ligne éditoriale militante et théorique du sport, inséparable d’une réflexion politique, sociologique et anthropologique qu’il nomme « la civilisation capitaliste du corps ». Directeur de la collection Prétentaine aux éditions Beauchesne2 à Paris, il a collaboré durant sa carrière à plusieurs magazines et journaux dont Le Monde et Le Monde Diplomatique. Il tient aujourd’hui un blog remarqué sur le site du Huffigton Post3. Il est, enfin, membre du comité scientifique de la revue Quel Sport ?4, organe de la Section française de la critique internationale du sport.

 

 

 

  1. Actuel Institut national du sport, de l’expertise et de la performance. La discipline a bénéficié d’une nouvelle reconnaissance au travers de l’ouverture d’un département au sein de l’école normale supérieure (ENS) de Cachan en 2002.
  2. Beauchesne Editions, 7 cité Card Lemoine, 75005, Paris.
  3. Site d’information en ligne associé au Groupe Le Monde.
  4. Quel Sport ? Le Verger, 07440 Alboussière, tél. 04 75 57 60 69, e-mail : fabien.ollier@wanadoo.fr

 

 

 

 

chevron-right chevron-left


__________________________________________________

Print Friendly, PDF & Email