Julia Cagé : « On se dirige vers un système médiatique viable économiquement, mais complètement dominé par les oligarques »


Julia Cagé : « Les actionnaires tiennent l'essentiel de leurs revenus de domaines tels que l'armement, le bâtiment ou les télécoms. Ce ne sont donc pas des groupes de médias ». Crédit : Baltel, Sipa Press
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Économiste et universitaire, Julia Cagé est l’auteur de Sauver les médias. Une co-édition Seuil-La République des idées.

 

Paradigme & Prospective : Fallait-il une nouvelle loi sur l’indépendance des médias ?

Julia Cagé : Oui, mais fallait-il cette loi-là ? On fait aujourd’hui face à deux problèmes. D’abord, celui de la concentration : on a 4-5 groupes qui contrôlent presque tous les médias. Ensuite celui de la nature des actionnaires, ils tiennent l’essentiel de leurs revenus de domaines tels que l’armement, le bâtiment ou les télécoms. Ce ne sont donc pas des groupes de médias. Et cette loi ne répond à aucun de ces deux problèmes.

 

Notre législation 
est extrêmement datée ; il était 
donc urgent de légiférer

 

Sur quoi aurait-il fallu prioritairement légiférer ?

Il aurait fallu instaurer de nouveaux seuils de concentration dans les médias. La dernière loi visant à réguler les médias date de 1986. Internet n’existait même pas, et on n’a jamais repensé les seuils de concentration depuis ! Dans tous des autres pays développés, en Italie, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, on a revu ces seuils. Notre législation sur les médias est extrêmement datée, il était donc urgent de légiférer dessus. Et d’ailleurs le parti socialiste s’y était engagé.

 

Pourquoi a-t-on, selon vous, renoncé à ces seuils de concentration ?

Les régulateurs répondent qu’il est trop tard, que c’est déjà hyper concentré et qu’on ne peut plus rien faire. L’autre argument mis sur la table est qu’il faut favoriser l’émergence de mastodontes français à l’échelle européenne. Mais rien n’empêche les médias d’aller investir ailleurs : le fonds mis en place par Pigasse et Niels peut s’étendre hors de France, par exemple. Cette absence de seuil de concentration est-elle le résultat d’action de lobbying ? Même sans lobbying, la simple crainte de froisser les patrons suffit à inhiber toute tentative de régulation. D’autant qu’on va entrer en période pré-électorale.

 

Quelle est l’implication du pouvoir politique à réguler les médias ?

Il n’y a aucune volonté de la part du gouvernement. S’il l’avait voulu, il l’aurait fait plus tôt. Il s’agit du genre de loi qui se fait en début de législature. Et les amendements déposés l’ont été contre la volonté de l’exécutif. Ça se voit quand on regarde le calendrier législatif : on n’aurait pas placé cette loi entre la déchéance de nationalité et la loi El Khomri. On ressent une terrible frilosité. Déjà à l’époque, Fleur Pellerin s’était exprimée extrêmement tard sur les intrusions de Bolloré. Sa première réaction avait été : « il n’y a pas de problème de censure ». Et c’est face à la pression médiatique qu’elle a changé de vision.

 

Il n’y a rien de positif dans cette loi ?

Tout va dans le bon sens mais rien ne va assez loin. Par exemple, la mise en place de comités éthiques pour s’assurer que les actionnaires respecteront bien les règles définies en amont avec, potentiellement, de vraies sanctions à la clé. Mais c’est presque une illusion car ces comités se situeront au niveau des entreprises de presse alors qu’on est dans un contexte économique tel que les journalistes n’ont quasiment plus de poids face à leurs actionnaires. Par exemple, la loi dit qu’on peut quitter son poste en cas de désaccord avec son actionnaire. Mais quand on interroge les journalistes de L’Express, beaucoup n’ont pas pris la clause de cession car ils savaient que s’ils quittaient L’Express, c’est le monde des médias qu’ils quittaient car il n’y a plus de job ailleurs…

 

« Terrible frilosité » 
 du côté politique

 

Mais le vrai problème, ça ne serait pas que les médias n’ont plus de modèle économique viable, rendant l’actionnaire plus puissant que jamais ?

Les médias sont en train de retrouver un modèle économique. Ils sont en transition, une transition douloureuse et qui prend du temps. Mais ce qui est dommage, c’est que l’on va se retrouver ensuite avec un paysage composé uniquement de ces magnats parce qu’on n’aura rien fait dans l’intervalle pour empêcher leur poids excessif. Et rien n’est fait pour favoriser l’émergence de modèles alternatifs. On se dirige donc vers un système médiatique viable économiquement, mais complètement dominé par des oligarques.    

 

À propos de Julia Cagé

Normalienne, titulaire d’un doctorat de la prestigieuse université de Harvard, Julia Cagé est actuellement professeur d’économie assistant à SciencesPo Paris. Spécialiste de l’économie politique et de l’économie de développement, la jeune femme de 32 ans, originaire de Metz, fait partie depuis novembre 2015 du conseil d’administration de l’Agence France presse (AFP) et siège également au Conseil économique de la Nation, regroupant 14 membres élus pour 2 ans s’étant distingués pour leurs compétences et leurs travaux. En janvier 2016, elle fait partie des 11 personnalités ayant demandé, notamment dans les colonnes de Libération, l’organisation d’une primaire à gauche en vue des élections présidentielles de 2017. À la ville, elle est l’épouse du célèbre économiste Thomas Piketty, auteur du bestseller mondial Le Capital au XXIe siècle.

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