Lucien Sève : « J’en suis venu à l’idée de “crime d’inhumanité” »

Lucien Sève philosophe d'inspiration marxiste : « J'en suis venu à l'idée de "crime d'inhumanité" »
Ecrivain prolixe, le philosophe Lucien Sève défend la thèse stratégique de Marx, selon laquelle "l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-même". Crédit : Patrick Nussbaum
Print Friendly, PDF & Email

Ancien membre du comité central du Parti communiste français (PCF), le philosophe, Lucien Sève, partisan d’une lutte idéologique et politique, plaide pour une mise à nu de ce qu’il qualifie de « scandaleuse irresponsabilité (…) des maîtres actuels de la finance et des états. Ce que le capitalisme mondialisé fait subir à celles et ceux qui créent les richesses pour tous, est monstrueux ! Rien, ni personne n’est épargné ». L’urgence est de sortir de ce modèle et de résister à la dictature du rentable imposée par l’oligarchie financière. Pensée communiste.

 

Paradigme & Prospective : Vos travaux philosophiques s’inscrivent dans la lignée de la pensée de Marx et interrogent, notamment, sur la place de l’humain dans une conception matérialiste, dialectique et historique. Progressiste, vous proposez des analyses innovantes d’obédience communiste. Quel est votre sentiment à l’égard de l’appropriation privée des richesses sociales au seul profit d’une poignée d’hommes ?

Lucien Sève : "L'actuel système capitaliste constitue l'un des plus dangereux phénomènes historiques !" -  "Crédit : Patrick Nussbaum
Lucien Sève : “L’actuel système capitaliste constitue l’un des plus dangereux phénomènes historiques !” – “Crédit : Patrick Nussbaum

Lucien Sève : J’ai travaillé et publié toute ma vie à partir de la pensée de Marx. J’ai découvert, notamment, qu’il n’était pas du tout, comme on peut le lire souvent, un philosophe de la seule pensée sociale, économique et politique. Il était, tout autant, un penseur majeur de la personne humaine et de sa dignité au sens le plus large. Pour Marx, l’espèce homo sapiens s’est, peu à peu, différenciée, radicalement, des autres vertébrés supérieurs en produisant, de manière outillée et parlante, ses conditions d’existence ; en objectivant, de façon cumulative, les productions de son travail social. Ainsi, l’humanité biologique s’est doublée d’une immense humanité historico-sociale dépassant les individus – techniques, langages, rapports, représentations… – par l’appropriation de laquelle chaque « petit d’homme » a la capacité de s’hominiser psychiquement. L’espèce homo est devenue, ainsi, genre humain, métamorphose sans précédent, avec d’immenses conséquences. Mais il n’en résulte pas moins que le système de l’appropriation privée des richesses sociales fait, de maintes façons, obstacle à la libre et pleine hominisation de tous.
C’est ce que Marx appelle l’aliénation. Au point où en arrivent les moyens collectifs du genre humain, leur pilotage par l’intérêt privé devient d’un archaïsme catastrophique, qui nous mène droit dans le mur. La sortie de la société de classes est une urgence. Vient, alors, irrépressiblement, à l’ordre du jour ce que Marx visait sous le nom de communisme, c’est-à-dire la prise en mains de toutes les affaires humaines par l’ensemble des individus, ce avec quoi n’ont aucun rapport les tristement célèbres événements qui ont implosé en Union soviétique il y a un quart de siècle. C’est sur toutes ces questions que mon travail continue de porter aujourd’hui.

 

« Nous sommes entrés dans le règne terrifiant 
de l’irresponsabilité dominante »

 

Sous la présidence de Mitterrand, alors nommé au Comité consultatif national d’éthique (CCNE), vous avez été en charge d’une question relative aux droits de l’homme. Vous avez piloté un groupe de réflexion et rédigé un rapport portant sur le respect de la personne et la préservation de la dignité humaine, préalablement à l’adoption des premières lois bioéthiques françaises. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

En 1983, j’ai été nommé par le Président de la République, François Mitterrand, membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) pour les sciences de la vie et de la santé. Seul philosophe du comité, j’ai eu la charge de piloter un groupe de réflexion sur le respect de la personne et la préservation de la dignité humaine. Ont pris part à ce travail, largement collectif, des membres d’obédiences et de convictions très différentes. J’ai très vite constaté qu’ils pouvaient s’entendre, sur le plan éthique, à partir d’une perspective anthropologique à l’image de celle que j’ai esquissé en plaçant, très haut, la barre du respect de tout homme et de tout l’homme. Le rapport que j’ai rédigé sur cette base a contribué – c’est pour moi un sujet de fierté – au travail des juristes qui ont participé à la rédaction et à l’adoption des premières lois bioéthiques françaises en 1994.

 

Toujours au sein du Comité consultatif national d’éthique, vous aviez, également, la charge de plancher sur la question « éthique et argent » et, plus largement, sur les dangers liés à l’évolution des relations entre le profit et l’humain. Est-il urgent, en la matière, de susciter une prise de conscience collective ? De plus, l’éthique a-t-elle un coût ?

L’extraordinaire inflation actuelle des revenus des grands patrons comme de ceux des vedettes du ballon rond n’est pas seulement choquante au dernier degré, en l’état des salaires et pensions de retraite de l’immense majorité. C’est, plus encore, à mes yeux, une dérive d’extrême gravité, en ce qu’elle pousse à la complète déconnexion entre revenus et travail social. Ainsi, l’argent devient une sorte d’absolu, n’ayant à rendre compte de rien puisqu’il ne renvoie à rien si ce n’est, encore, à l’argent. Nous sommes entrés dans le règne, terrifiant, de l’irresponsabilité dominante. Car si l’éthique a un coût, elle coûte, tout bien compté, infiniment moins cher que le capitalisme financier qui nous régit désormais.

 

Si nous nous référons à Kant, nous sommes en pleine dévaluation tendancielle de toutes les valeurs, car reconnaître à l’être humain une dignité, c’est poser qu’il est sans prix. Or, dans une récente interview, vous aviez indiqué que, sans cesse, était bafoué « le souci du vrai, du juste », que la dictature du rentable avait pour conséquence que l’homme ne valait plus rien. Vous aviez, également, fait référence à la prolifération de la notion des « sans ». Le capitalisme en est-il la cause majeure ?

Vous avez tout à fait raison d’évoquer cette formule majeure de Kant dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs. Dire que l’être humain a une dignité, c’est dire qu’il est sans prix au sens où on le dit, par exemple, d’un acte de total désintéressement. Dans le domaine bioéthique, c’est une vue de particulière importance ; il faut se battre pour conserver ces acquis, infiniment précieux, de l’époque de la Libération que sont, notamment, la gratuité du don de sang et la non-vénalité de toute partie du corps humain. Les crises sanitaires à répétition comme celle du sang contaminé, ont bien démontré, ces dernières décennies, y compris en France, que le système transfusionnel n’était, certes, pas vénal mais, hélas, déjà largement contaminé par cette idéologie désastreuse qui confond sagesse gestionnaire et rentabilité à tous crins !
Résister à la dictature du rentable que veut nous imposer le capitalisme financiarisé n’est pas seulement une exigence morale, c’est un impératif de prudence, notamment si l’on veut bien se rappeler à quels désastres elle nous a déjà conduits, d’autant que nous risquons de n’avoir, hélas, encore rien vu !

 

« Il y a aussi des crimes qui, 
 pour n’être pas de sang, 
 n’en sont pas moins saignants, 
 et qui devraient être, socialement, 
traités comme tels »

 

 

« Ce qui doit commencer, aujourd’hui, c’est le sauvetage de l’être humain ! Le capitalisme a instauré le règne universel de la marchandise, (…) rien d’humain n’échappe désormais au diktat de la finance » déclariez-vous dans Le Monde Diplomatique en novembre 2011. Pensez-vous qu’il existe une forme d’impunité tacite des responsables politiques et du grand actionnariat ?

Oui, j’ai été frappé par cette vaste dérive financière et ses conséquences sur l’être humain. Aujourd’hui, fort heureusement, grâce, notamment, à la persévérance de militants écologistes, bon nombre ont pris conscience, même s’il y a encore beaucoup à faire, de la gravité du péril écologique. Mais, plus grave encore, au-delà du risque précité, il y a ce que je nomme le péril anthropologique. La planète devient inhabitable. La vie humaine n’est plus viable. Ce que le capitalisme mondialisé fait subir à celles et ceux qui créent les richesses pour tous, est monstrueux ! Rien, ni personne n’est épargné. C’est, socialement, insoutenable, intenable à très court terme.
Pour ma part, la cause écologique et anthropologique sont cruciales et indissociables l’une de l’autre. La seconde n’étant pas moins urgente ni moins vitale que la première avec laquelle elle fait corps. J’ai essayé de l’expliquer, il y a quelques années, dans un article du Monde diplomatique. Mais face à une question d’une telle ampleur, il est besoin d’infiniment plus que de quelques articles pour parvenir à susciter une véritable prise de conscience collective. Il s’agit d’une lutte qui reste à gagner, à l’exemple de celle entreprise en faveur de l’écologie. Il faut mettre à nu la scandaleuse irresponsabilité, notamment en matière d’écologie, des maîtres actuels de la finance et des États.

 

Vous évoquez souvent la cause anthropologique. Comment peut se traduire l’urgente bataille à mener et à gagner contre la déshumanisation qui nous guette désormais ? De façon individuelle ? Collective ?

Des deux façons, bien entendu. Mais je suis tenté de dire qu’aujourd’hui, il doit s’agir là, non d’une alternative mais, d’une complémentarité. Nous avons connu, de manière récurrente, des formes de lutte politico-sociale où l’individu se fond jusqu’à disparaître dans l’anonymat du collectif, face à quoi des individus isolés tentaient aussi de faire entendre leur voix. Je pense que nous en sommes venus à l’heure civilisationnelle où le vrai collectif est « l’agir-ensemble » de personnes qui comptent chacune pour un, qui va dans le sens d’une future société sans classe où, selon l’assez extraordinaire formule de Marx dans le Manifeste du parti communiste, « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

 

Le capitalisme a t-il vécu ? Ne serait-il pas d’une impérieuse nécessité de susciter, aujourd’hui, une prise de conscience collective, dans la perspective d’un dépassement de ce modèle de société qui semble, désormais, devenu, largement anachronique ?

Oui, vous posez la question la plus décisive aujourd’hui. Chaque dirigeant politique, chaque gourou médiatique (ou presque) fait valoir son remède de charlatan aux maux criants dont souffrent la planète et le genre humain, de type « libérer plus encore le marché » ou « sortir de l’euro ». Il y a une chose dont il faut sortir : c’est le capitalisme qui fut jadis, brutalement, à l’avant-garde du développement humain et qui est, aujourd’hui, son arrière-garde. Presque personne n’ose le dire, alors que c’est le secret de polichinelle de l’histoire contemporaine. Il est devenu mortellement anachronique que les gigantesques moyens actuels de l’humanité soient gérés par et pour une infime minorité de propriétaires. C’est à cela qu’il faut mettre fin. Rien ne me semble plus important que de faire avancer la réflexion et l’initiative à ce sujet. La seule question qui reste en suspens, à ce propos, est de savoir, urgemment et concrètement, comment élaborer les prémices d’une stratégie offensive en réponse à l’actuel système capitaliste qui constitue un des plus dangereux phénomènes historiques !

 

Saviez-vous qu’en date du 1er septembre 2011, une plainte pour « crime contre l’humanité » a été déposée auprès du doyen des juges d’instruction du tribunal de grande instance (TGI) de Paris, qui pointe, notamment, les dérives d’asservissement de masse de la « titrisation » des créances bancaires ?

Non, vous me l’apprenez, et je m’en réjouis. Sous nos yeux, les dirigeants de la haute finance font, hélas, avec succès, de grands efforts pour soustraire leurs actes à toutes sanctions judiciaires possibles. Ils savent bien ce qu’ils font ! Il est important, même si ce n’est pas le plus décisif, de maintenir et d’étendre l’emprise du droit sur les agissements inqualifiables, sinon condamnables, des magnats de la finance mondiale.

 

Selon vous, les multiples applications et conséquences induites par l’économie de marché constitueraient-elles, aujourd’hui, un « crime contre l’humanité » ?

Le concept de « crime contre l’humanité » a, en droit international, une définition précise, et je pense que rien ne doit venir l’affaiblir, notamment, quand on pense aux actes abominables qui devraient, en ce moment même, tomber sous la coupe de la Cour pénale internationale (CPI) ! Pour ma part, sensible à la réflexion que soumet votre question et que je partage, j’en suis venu à l’idée de « crime d’inhumanité ». Formule qui n’a, pour l’heure, aucun statut juridique mais qui, peut être, permettra de commencer à faire naître et grandir, un éveil de conscience collectif, notamment de la société civile. éveil qui traduirait l’idée que, s’il y a aussi des crimes qui, pour n’être pas de sang, n’en sont pas moins saignants, devraient être, socialement, traités comme tels.

 

Saviez-vous qu’à ce jour, le crime « économique » contre l’humanité n’est pas reconnu par le droit international ? Seriez-vous favorable, avec le soutien de la société civile, à militer en ce sens, afin de confondre les responsables des drames économiques et financiers à l’origine de conséquences sociales et humaines dramatiques sur les populations ?

Oui, ma précédente réponse vaut aussi pour cette question. Cela dit, au préalable d’un combat judiciaire historique, rendu inévitable mais ô combien salvateur, je pense qu’il y a plus important encore que ces éventuels recours juridiques. C’est le développement de la lutte politico-sociale pour rendre, de plus en plus, impraticables les comportements en cause. Je considère, par exemple, que la victoire électorale de Syriza en Grèce avec la bataille épique qu’est en train de mener le gouvernement Tsípras, face aux autorités de Bruxelles et aux leaders de la finance mondiale (événement calomnié sinon passé sous silence par les médias dominants) est un modèle majeur de ce qu’il faut arriver à tout prix, à généraliser dans les années à venir, en France, en Europe et dans le monde. Ces criminels sociaux seront jugés après avoir été battus idéologiquement et politiquement.

 

Le libre développement de chacun
est la condition du libre développement de tous
                                     Karl Marx, le Manifeste du parti communiste

 

Quelles pistes envisageriez-vous pour permettre un dépassement du capitalisme ? Vous déclinez sans cesse la pensée de Marx aux savoirs contemporains, comment définiriez-vous le communisme du 21e siècle ?

Répondre à pareille question exigerait tout un livre. C’est d’ailleurs à quoi je travaille actuellement ; ayant engagé il y a plus de dix ans la rédaction d’une tétralogie qui porte en titre général Penser avec Marx aujourd’hui, j’en arrive au quatrième et dernier tome qui s’intitule, justement, Le communisme ? En une phrase : il n’y a pas d’autre voie de sortie de notre drame actuel que celle qui fait sortir du capitalisme, et il n’y a pas d’autre voie de sortie du capitalisme que l’appropriation citoyenne collective de toutes les gestions sociales. Ça commence aujourd’hui.

 

Ce communisme du 21e siècle, est-ce le mouvement idéologique et politique nécessaire pour aboutir, enfin, à un véritable état démocratique ?

Oui, si sous le mot « démocratique » vous mettez, comme j’en suis certain, non l’attrape-nigaud de la démocratie occidentale mais le nécessaire objectif de l’autogestion généralisée.  

 

À propos de Lucien Sève

Né en 1926 à Chambéry, Lucien Sève est un philosophe français d’inspiration marxiste. Admis à l’Ecole normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm (Paris) en 1945, il en est sorti agrégé de philosophie et est devenu sympathisant des idées communistes. Révoqué en 1950 de son premier poste, alors nommé au lycée français de Bruxelles, pour avoir fait des conférences marxistes, c’est-à-dire pour pur délit d’opinion. Il a aussitôt adhéré au Parti communiste français (PCF). Il en a été un militant très actif durant soixante ans. Entré en 1961 à son comité central, il y a été reconduit plus de trente ans. Contestataire sur des points secondaires, il a été longtemps suiviste de la direction pour l’essentiel. Dans les années 70, des expériences marquantes l’ont rendu très critique et en 1984 il a commencé à se battre pour ce qu’il a appelé une « refondation communiste ». À ses yeux, les déboires du parti tenaient à ce qu’il était, dans sa politique et son fonctionnement, bien trop peu communiste. D’où vingt ans de dure lutte interne qui lui ont beaucoup appris. Il juge plus que jamais nécessaire de sortir du capitalisme vers une société sans classes, mais pour cela il est nécessaire de définir des formes neuves de luttes organisées. C’est pourquoi il a quitté le PCF en 2010, devenant, comme beaucoup, un communiste sans carte.
Il s’engage à partir de 2004 dans la publication d’une synthèse en plusieurs volumes, Penser avec Marx aujourd’hui, dont le premier tome s’intitule « Marx et nous » et le second « L’homme ?  » L’ensemble de son œuvre est une interrogation sur l’essence humaine et sur la place de la personne dans une conception matérialiste, dialectique et historique. Ce travail est prolongé en 2006 dans un ouvrage qui fait le point de la question et réunit quatre articles parus dans diverses revues et journaux « Qu’est-ce que la personne humaine ? – Bioéthique et démocratie ». Le prix de l’Union rationaliste1 lui est décerné par l’association du même nom en 2008 pour l’ensemble de son œuvre.

 

  1. L’Union rationaliste est une association qui lutte pour l’esprit critique. « Elle a pour but de promouvoir le rôle de la raison dans le débat intellectuel comme dans le débat public, face à toutes les dérives irrationnelles. Le rationalisme n’est pas un dogme, mais le moyen d’aborder de manière constructive les grandes questions de notre époque. » 
    L’Union rationaliste, 14 rue de l’école Polytechnique, 75005 Paris, tel. 01 46 33 03 50, e-mail : contact@union-rationaliste.org .

 

 

 

Print Friendly, PDF & Email