Matthieu Douérin : « Impostures et artifices de l’économie libérale »


Matthieu Douérin : « Le libéralisme est en train de détruire le principe même de vie ». Crédit : DR
Print Friendly, PDF & Email

Dans son dernier ouvrage critique, Le Libéralisme, une cage de fer1, l’essayiste Matthieu Douérin, spécialiste en sociologie politique et politique comparée, dévoile « les mensonges et les illusions de l’idéologie libérale obnubilée par les solutions de marché et basés sur un fatalisme conçu de toute pièce au service de la seule logique capitaliste ». L’auteur veut ainsi démontrer qu’il n’existe pas un mais des libéralismes. Plein feu sur l’effondrement annoncé d’un modèle mythique. Rencontre.

 

Paradigme & Prospective : Le libéralisme est une doctrine politique qui affirme la liberté comme principe suprême mais à travers vos deux ouvrages et, notamment, le plus récent, Le libéralisme, une cage de fer paru aux Editions Le Bord de l’eau en avril dernier, vous démontrez le contraire. Que dire du libéralisme aujourd’hui ? Ce modèle induit-il des effets contraignants voire pervers tant sur les individus que sur les États ?

 

« Il convient de distinguer le libéralisme 
“politique” du libéralisme dit “économique” »

 

Matthieu Douérin : C’est toute la difficulté. D’abord de quel « libéralisme » parlons-nous ? Ce mot, aujourd’hui utilisé à tout-va, aussi vaste que vague, traduit, à lui seul, une multitude de définitions. Son origine remonte à environ deux siècles. Le paradoxe, c’est que ce terme a été inventé par un partisan de la monarchie absolue et non pas, comble du comble, par les libéraux eux-mêmes ! Le libéralisme renvoie selon ses partisans à la liberté et, plus largement, aux libertés mais il convient de distinguer le libéralisme dit « politique » du libéralisme dit « économique ». Les libéraux estiment que ces deux notions sont liées mais c’est une imposture. Ces deux modèles sont réservés aux seuls « entrepreneurs » au sens le plus strict du terme et, par voie de conséquence, à une infime partie de la population. C’est, encore aujourd’hui, une liberté de classe réservée à la bourgeoisie. Ces prétendues libertés octroient à cette « bourgeoisie » le droit d’utiliser une main d’œuvre à bas coût. Prenons l’exemple de l’Angleterre ou de l’Allemagne, certains analystes politiques s’enorgueillissent de disposer d’un faible taux de chômage, à l’échelle de leurs États, estimé à environ 5% de la population active. C’est un fait établi, mais à quel prix ? Dans ces deux pays, il est aisé de constater, fait tout aussi établi, une précarité absolue, notamment en raison des contrats « zéro heure » pour le Royaume-Uni et des « mini-jobs » pour l’Allemagne, où il n’est pas rare de trouver des gens qui travaillent jusqu’à 15 heures par semaine pour seulement 400 € ! Or, peut-on affirmer que cette triste réalité correspond à la liberté à laquelle chacun aspire légitimement ? Notamment quand celle-ci se résume à deux choix : participer à l’asservissement de masse que procure le pseudo-salariat précité ou crever de faim ! Le libéralisme n’offrant alors aucune autre alternative réelle ! Il s’agit d’une véritable bataille politique que de démontrer ce que signifie, aujourd’hui, la notion de liberté, car c’est un mot désormais galvaudé.

 

« L’enseignement académique contribue 
à dissimuler cette nouvelle vérité économique »

 

« Les conséquences induites par le néolibéralisme 
promettent d’être désastreuses »

 

« Ils ont pour eux le pouvoir, la richesse (...), 
un travail qui leur est réservé 
et (...) une reconnaissance sociale acquise très tôt »

 

Votre livre propose-t-il des solutions ?

Dans mon dernier livre, j’essaie de décrypter ce que l’on entend, de nos jours, derrière ce mot et, surtout – c’est la conclusion de mon ouvrage – d’éviter l’usurpation du droit fondamental qui y est associé, bien qu’aujourd’hui détourné de sa vocation première par le néolibéralisme et ce, afin d’accumuler toujours plus de profits. L’enseignement universitaire, toutes disciplines confondues (histoire, économie, sociologie…) contribue plus que jamais à dissimuler ce que constitue, à ce jour, cette nouvelle vérité économique. Aujourd’hui, la plupart des libéraux ne disposent pas d’analyses précises sur les conséquences induites par le néolibéralisme – qui, par ailleurs, promettent d’être désastreuses. Ils défendent, en effet, la notion d’une liberté interpersonnelle suprême sous réserve que celle-ci ne les desservent pas. En réalité, seulement en théorie car, en pratique, cette absence de servitude dont se réclame le modèle libéral ne peut exister qu’à l’état de concept. Mais les libéraux ne se posent pas ce genre de question. Ils ont pour eux le pouvoir, la richesse (certains sont rentiers dès la naissance), un travail qui leur est réservé et, souvent même, une reconnaissance sociale acquise très tôt. Ils évoluent dans un monde où leur propre logique demeure, notamment par intérêt, cette étriquée conception de la vie et rien d’autre ! Mais il s’agit là d’une liberté erronée, c’est uniquement la liberté du capital. En somme, la possibilité de pouvoir faire ce qu’ils veulent, quand ils veulent, au prix qu’ils l’entendent : prendre un jet privé, faire un tour du monde, visiter des usines pour valoriser leur image d’actionnaires, veiller à les fermer aussi car cela n’a, pour eux, aucune importance, notamment si les cours de la bourse l’imposent. Peu importe les plans sociaux qui s’ensuivront. Cette vision de la vie s’applique à une partie marginale de la population. C’est cette fameuse minorité qui s’accapare 99 % des richesses planétaires. C’est simplement ahurissant ! C’est un scandale absolu !

 

« Le plus terrible aujourd’hui, c’est la trahison 
des gouvernements de gauche »

 

« Le choix du nivellement 
par le bas mondialisé ! »

 

Qu’entendez-vous par impostures et artifices de l’économie libérale ? La « farce coûteuse » du néolibéralisme peut-elle s’apparenter au capitalisme ?

Non, ce n’est pas la même chose. Il existe plusieurs sortes de capitalisme. À partir des années 30 par exemple jusqu’au milieu des années 70-80, nous avons été témoin d’un capitalisme qui se situait dans une logique sociale démocrate de redistribution, de richesses keynésiennes et qui tendait même vers une réduction des inégalités. Cette époque, hélas révolue, offrait un capitalisme en somme « progressiste » permettant, entre autres, des rapports de force plus favorables aux salariés. Le plus terrible, aujourd’hui, c’est la trahison des gouvernements dits “de gauche” qui ont accepté de réhabiliter une certaine philosophie de gestion, notamment défavorable au monde du travail ! C’est la couche idéologique qui légitime le capitalisme. Cette situation replace le débat du social libéralisme dont on se rend compte que c‘est une vaste « foutaise » ! En effet, il n y a rien de social dans le social libéralisme ! Dans les faits, seul l’ultralibéralisme prédomine à l’exemple de la loi Macron. Ce capitalisme s’infiltre partout car il n’y a pas de contrepouvoir effectif et même dans les pays nordiques, historiquement beaucoup plus favorables au monde du travail et au droit des salariés, nous constatons une régression sociale. Autrement-dit, le choix d’un nivellement par le bas mondialisé ! C’est une guerre où s’affrontent deux camps qui disposent d’armes inégales : les cadres dirigeants, qui représentent, notamment, les entreprises cotées au CAC 40 ou transnationales, et les exécutants (ouvriers, employés non-cadres ou cadres intermédiaires) dont la classe moyenne se rapproche à grands pas. Nous subissons une véritable régression sociale, à l’exemple de l’allongement du temps de travail pour avoir droit à la retraite. Un scandale ! On assiste à un mensonge cyclopéen fondé sur le fatalisme qui présente les changements comme des mutations inévitables mais bénéfiques. Le capitalisme en se mondialisant perpétue le mépris élitiste des classes populaires. Un rapport de l’Oxfam2, organisation internationale de développement, démontre que le patrimoine cumulé par 1 % des hommes les plus riches du monde dépassera celui des 99 % de la population restante en 2016, augmentant de fait des inégalités déjà énormes.

 

« C’est une guerre où s’affrontent deux camps 
qui disposent d’armes inégales »

 

« Je n’invente rien : des chercheurs américains 
ont démontré que l’austérité tue. 
Ils ne parlent ni de capitalisme, 
ni de libéralisme, mais d’austérité »

 

Dans votre ouvrage, vous démontrez que « le libéralisme constitue un étau mental, une cellule idéologique, une chape de plomb qui emprisonne les consciences et occulte les autres voies envisageables ». Dès lors, sommes-nous parvenus au temps de « l’esclavage moderne », puisque nous sommes prisonniers d’un libéralisme antidémocratique ?

Si l’on étudie le parcours des « élites » de l’Hexagone que sont les principaux dirigeants, il est aisé de constater qu’ils ont tous le même type de formations, confortées par des manuels qui ne sont autres que des « prêts-à-penser » qui renforcent cette logique. Ils étudient dans les mêmes écoles (Ecole nationale d’administration (Ena, Polytechnique, Ecole Centrale, Polytechnique…). Gestionnaires avant tout, ils disposent des mêmes réseaux d’influences, des mêmes opportunités. En un mot, ils se désignent par « cooptation », ce qui écarte de fait le commun des mortels. C’est pour toutes ces raisons que j’utilise le terme « cage de fer » qui se traduit de multiples façons et, notamment, par le truchement de la pensée de tout un chacun. En effet, lorsque l’on n’a de cesse de rabattre au plus grand nombre, à grand renfort de campagnes de communication insidieusement ciblées, qu’il n’y a aucune échappatoire ni alternative ; tous finissent par en être persuadés permettant ainsi à ceux qui ont actuellement des responsabilités de profiter de ce bourrage de crâne pour réduire les acquis sociaux et les droits, même ceux que nous considérions comme les plus élémentaires. Les États disposent d’une certaine marge de manœuvre mais préfèrent imposer une logique de réduction des déficits, dite « politique d’austérité ». Je maintiens, par exemple, que tant sur le plan environnemental que dans la vie quotidienne de nos concitoyens, le libéralisme est en train de détruire le principe de vie sur tous les plans. Plus de 5 millions de chômeurs sont dénombrés aujourd’hui en France ! Les gens galèrent comme jamais pour joindre les deux bouts. Certains travaillent 50 à 60 heures par mois et ne s’en sortent pas. Ils sont complètement pressurés ! Je n’invente rien : des chercheurs américains ont démontré que l’austérité tue. Ils ne parlent ni de capitalisme, ni de libéralisme, mais d’austérité. Ce sont tous les effets néfastes du libéralisme qui, désormais, pèsent sur l’équilibre, la santé et le psychisme de l’ensemble de la population. Le rapport de force est toujours très favorable au monde du capital. Même la Grèce, où Syriza a été élu sur un programme antilibéral, est contrainte de se plier aux désidératas de la Troïka à l’image de l’Union européenne et de son bras armé, la Banque centrale européenne (BCE)3. Une ignominie ! Cela confirme que nous sommes pieds et mains liés. Nous avons beau nous débattre, nous sommes piégés et devenus esclaves d’un libéralisme antidémocratique voire adémocratique, illégitime, illégal. Le rapport s’est inversé. Le peuple se retrouve assujetti au système et non l’inverse ! Peu importe ce que les citoyens votent. Quoi qu’il en soit, la même politique sera appliquée. C’est terrifiant ! Sans même prendre en considération le fait que plus de la moitié de la population ne vote plus et qu’une partie de l’électorat proteste en soutenant l’extrême droite ! Le libéralisme est une imposture lorsqu’il prône l’humanisme et la démocratie. C’est peut-être vrai dans certains textes mais il y a la logique des textes et celle de la réalité. Mettre libéralisme, démocratie et humanisme sur le même plan n’est autre qu’une supercherie. Quelle société souhaitons-nous véritablement aujourd’hui ? Avec l’appui de nombreux travaux, j’ai essayé de creuser cette question qui me paraît fondamentale. Or, depuis la chute du mur de Berlin, cette problématique n’est plus le centre d’intérêt des populations dans une société devenue ultra-matérialiste, tel l’arbre qui cache la forêt ! Il faudrait pour cela que chacun retrouve un peu d’espoir en l’avenir mais ce n’est pas gagné ! Le libéralisme provoque beaucoup de dégâts dont, à ce jour, personne, n’a pu encore mesurer toutes les conséquences de cette véritable tyrannie totalitaire qui distille son poison et développe la logique du chacun pour soi.

 

« Le rapport s’est inversé. Le peuple 
se retrouve assujetti au système 
et non l’inverse. C'est terrifiant ! »

 

 « Une fraction majoritaire du PS 
s’est laissé griser par le “sirocco libéral” »

 

Vous critiquez l’Education nationale et la réforme de l’enseignement des sciences économiques, notamment au lycée, en pointant, notamment, la difficulté que rencontrent les enseignants d’expliquer aux « apprenants » la vérité sur le chômage de masse, la violence des relations patrons/salariés et les stratégies ultralibérales du Medef4. Les programmes n’évoquent pas l’exploitation et l’aliénation des populations mais semblent « vendre » une vision positive de l’entreprise. Les libéraux, à l’image de l’Ifrap5, ont-ils gagné la bataille idéologique ?

Disons que c’est une vision tronquée de la réalité qui est transmise. Dans tout enseignement, il y a l’aspect « politique » qui correspond d’ailleurs à une vision de l’État. Il convient, en revanche, d’en prendre acte et conscience : l’enseignement fait partie de la politique libérale. L’exemple flagrant est celui de la très médiatisée vice-présidente de l’Ifrap (think tank néolibéral), Agnès Verdier-Molinié. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages dans lesquels elle raconte, si l’on en croit ses affirmations, que les gens fortunés seraient pressurisés d’impôts alors que la France fait l’impasse sur les 150 milliards de fraudes fiscales ! A ce propos, un article de Mediapart, en mars 2015, dénonçait le comportement de Verdier-Molinié qualifiant ses réflexions de « mensonge libéral et de propagande » notamment au motif qu’elle « oublie la logique selon laquelle plus la fraude est importante, plus la pression fiscale augmente et pallie ainsi le manque de ressources dû aux fraudeurs dont l’Ifrap sollicite l’amnistie ». C’est ainsi que la diva du libéralisme ne cesse d’être invitée à la radio, à la télévision ou de faire la « Une » de Figaro Magazine en bonne promotrice de la régression sociale. Mais à ce propos, quelles sont les ressources de l’Ifrap dont elle est la représentante emblématique, sinon les subventions publiques ? L’Ifrap ne vivrait-elle pas sur le dos des contribuables ?

 

« Finis les rêves, enterrées les illusions, évanouies les chimères.
Le réel envahit tout (…) Les comptes doivent forcément être équilibrés,
les prélèvements obligatoires abaissés, les effectifs de police
renforcés, la Défense nationale préservée, les entreprises modernisées,
l’initiative libérée ».
                                    François Hollande [sous le pseudonyme de Jean-François Trans], 31 ans,
                                    in 
La Gauche bouge, aux Editions Jean-Claude Lattès (1985).

 

Vous affirmez qu’une fraction du Parti socialiste (PS) s’est laissé griser par le « sirocco libéral ». Cela semble aller de soi de gérer les services publics avec comme logique rentabilité et recherche d’efficacité productive. Les libéraux mènent une bataille idéologique pour instaurer la « flat tax » (même taux d’imposition à tous les revenus imposables) car la fraction libérale de la bourgeoisie n’a plus envie de payer pour les pauvres et de financer la solidarité nationale. Or, ce désengagement constitutionnel est bien le fait de ceux qui sont aux responsabilités à l’image, notamment, de l’actuel Président de la République ?

Tout le monde peut l’observer encore aujourd’hui au gouvernement, le libéralisme est un mouvement de fond depuis 30 ans. François Hollande en 1985, alors qu’il était déjà très libéral, affirmait son amour pour l’entreprise évoquée, notamment, dans un ouvrage collectif, La Gauche bouge aux Editions Jean-Claude Lattès (aujourd’hui épuisé). Ce livre témoigne de l’adhésion au libéralisme d’un homme politique à l’époque âgé de 31 ans. François Hollande est alors conseiller référendaire à la Cour des comptes et maître de conférences à Sciences Po. Le livre est publié sous le pseudonyme Jean-François Trans. Dès l’introduction, le cadre est planté : « Finis les rêves, enterrées les illusions, évanouies les chimères. Le réel envahit tout (…) Les comptes doivent forcément être équilibrés, les prélèvements obligatoires abaissés, les effectifs de police renforcés, la Défense nationale préservée, les entreprises modernisées, l’initiative libérée». Ce livre accuse déjà les travailleurs de défendre les « avantages acquis » ou le « conservatisme qui n’est plus un réflexe de riches, mais une nécessité des pauvres ». Face « au capitalisme salvateur et au marché libérateur, jamais les Français n’ont été aussi frileux devant les mutations, craintifs face à l’avenir, pessimistes sur leur destin, hostiles au changement et à la mobilité ». Le travail est devenu un « coût » qu’il faut abaisser. C’est une surprise pour ceux qui veulent se voiler la face. Lorsque nous voyons ceux qui contestent au PS, c’est juste pour amuser la galerie. Ces gens-là ne pèsent plus rien. Ils ont le choix de quitter ce parti pour un autre mais n’en font rien. C’est hallucinant, cela contribue à pratiquer une « politique spectacle » à l’image d’une pièce de théâtre mais les gens ne sont pas dupes. La vraie question est que faire contre ça ?

 

« Le libéralisme contemporain a pris 
la forme d’un système de pensée, 
d’un ensemble de croyances, 
d’une pratique gouvernementale 
voire d’un modèle de civilisation »

 

Dans le registre des addictions réelles, vous prétendez que le libéralisme est en passe de devenir le nouvel opium des élites intellectuelles. Qu’entendez-vous par là ?

En se penchant, en détail, sur les manuels de sciences économiques, on se rend compte que la vie concrète des gens y est inexistante. Ce constat contribue à cette gigantesque imposture. Osez prétendre que les gens choisissent, rationnellement, entre le fait de pouvoir travailler ou de rester tranquillement chez eux, est indécent ! Comme si la plupart d’entre nous avait le choix ! Les « rentiers » ont le choix, mais la grande majorité des individus ne se pose pas la question : travailler est une nécessité. Ils cherchent du boulot, ils essayent de s’en sortir : c’est ça, la vraie vie ! Lorsque l’on découvre, concrètement, la réalité, il y a de quoi être décontenancé. On comprend alors que la plupart des enseignements reçus jusqu’alors ne constitue qu’une « supercherie » qui continue d’être argumentée, développée, perpétuée au moyen d’un nombre incalculable de manuels qui « autorisent à penser » les sciences économiques. En pratique, de telles inepties sont pourtant toujours d’actualité, notamment, dans les universités. Cela me révolte ! Heureusement, des économistes qui ne se résignent pas à la domination de l’orthodoxie néolibérale luttent, aujourd’hui, contre ce mensonge d’État. En revanche, quand un ancien prix Nobel d’économie, Jean Tirole, déclare qu’il « serait bien de supprimer le CDI », c’est très grave ! A partir d’une parole, d’un pouvoir symbolique que confère un prix Nobel, un individu peut évoquer ce genre de propos et être reçu en grande pompe à l’Elysée. C’est monstrueux !

 

« Le libéralisme contemporain a pris l’aspect 
d’un système de pensée avec ses dogmes, 
ses croyances et ses pratiques gouvernementales. 
Un système qui s’achemine, désormais, 
vers un modèle artificiel de civilisation »

 

Vous êtes souvent dans une situation de constat dans votre ouvrage, mais en termes de solutions et d’actions, que proposez-vous ?

On peut, effectivement, me reprocher, à raison d’ailleurs, de ne pas proposer de solutions. Pour le coup, la réponse à cette question mériterait un autre livre ! Une réforme fiscale d’ampleur pourrait améliorer la situation économique mais, en l’espèce, le vide abyssal s’impose alors même que c’était l’une des promesses de campagne du candidat Hollande. Il faudrait se référer à l’économiste français Thomas Piketty, auteur du succès mondial, Le Capital au XXIe siècle. Une lueur d’espoir, toutefois, est entrevue avec les propos du nouveau leader de la CGT6, Thierry Lepaon, qui semble, enfin, réconcilier les syndicats avec la réduction du temps de travail en évoquant l’hypothèse de revenir à la semaine de 32 heures en 4 jours. Le projet a été discuté et débattu par la gauche en 1996-97 mais vite abrogé avec l’arrivée des 35 heures. Je regrette, vivement, que l’extrême gauche soit aujourd’hui complètement parsemée. Trop souvent en désaccord avec l’ensemble de ses troupes. Ça ne favorise ni ne facilite le combat lorsque des forces d’opposition existantes s’opposent entre elles !

 

« Le capitalisme en se mondialisant 
perpétue le mépris des classes populaires »

 

Vous assimilez les adeptes du libéralisme à des lobbyistes virulents notamment avec l’activisme des think tanks anglo-saxons. Les institutions et les intellectuels qui les font vivre jouent un rôle déterminant dans un projet politique centré, principalement, sur les privatisations des institutions publiques et l’affaiblissement des droits protecteurs des salariés… Cette politique s’est-elle accentuée en France depuis la crise des subprimes avec la complicité et le renfort des partis qui se disent « socialistes ou socio-démocrates » ?

Les tentatives de conversion au libéralisme nécessitent des argumentaires type think tanks, ce sont de véritables producteurs-diffuseurs de discours libéraux, notamment à travers les grands groupes pharmaceutiques et industriels. Mais il est plus simple de faire passer des « amendements maison » auprès des parlementaires. Il faut savoir également qu’il existe un lobbying sur tout, c’est-à-dire sur les rapports, sur les analyses de notes, etc. A titre d’exemple, la mode est de se comparer aux pays étrangers avec un souci permanent de propagande, un prosélytisme qui consiste à dire : « regardez ce que l’on a fait de merveilleux en Grande Bretagne avec la privatisation, c’est la solution ! » Ce genre de discours est courant pour ces lobbyistes agressifs. La dimension institutionnelle prend en compte le travail politique des think tanks ; elle souligne également la formation longue, continue et répétée d’une éducation au libéralisme. L’enjeu est majeur pour eux : il s’agit de peser sur les lois votées et de convaincre les députés et les sénateurs de retranscrire leurs propositions dans la législation. La pensée du marché tend à s’imposer comme structure mentale dominante et transpolitique. Les libéraux sont d’abord des penseurs de l’État, de ses prérogatives et de ses limites. Le libéralisme, c’est une agrégation d’intérêts individuels produisant un intérêt collectif.

 

« Le libéralisme est un étatisme »

 

« Le libéralisme distille 
cette espèce de poison 
et développe une logique 
du chacun pour soi. »

 

Face aux exactions économiques ou sociales hélas toujours impunies bien qu’en forte progression, tendre vers une reconnaissance du crime « économique » contre l’humanité serait-il envisageable voire judicieux ? A ce titre, saviez-vous qu’une plainte pour crime contre l’humanité relative à la titrisation des créances bancaires a été déposée en septembre 2011 auprès du doyen des juges d’instruction du TGI de Paris ?

Pour ce qui est de la plainte relative au mécanisme de titrisation des créances bancaires, je l’ignorais. Mais, directement ou indirectement, les conséquences du capitalisme font beaucoup de dégâts et de victimes, ça c’est sûr. Mais qui doit-on incriminer ? Des acteurs qu’il convient de nommer, d’identifier clairement pour des faits précis ? Or, le fait de qualifier un comportement économique déviant en crime induit une arme [ndlr, massive], un mobile et cela rendrait très difficile à prouver dans la logique capitaliste. En revanche, pour ce qui est de l’éventuel chef d’accusation pour « libéralisme », il est permis de nuancer car il y a vraiment une volonté politique, économique, une intention clairement assumée et imposée par l’État d’avoir fait le choix de cette voie alors que rien nous y contraignait. C’est encore l’État qui met en œuvre les pratiques libérales. J’explique dans un de mes chapitres que le libéralisme est un étatisme. C’est une réalité. Quand le ministre de l’économie, Emmanuel Macron veut, par exemple, ouvrir les magasins le dimanche, cela conforte la logique d’épuisement des travailleurs. Là, on peut dire, effectivement, que les conséquences des mauvaises conditions de travail imposées par le capitalisme sur les salariés sont néfastes voire mortifères. Certains cadres sont surmenés, stressés ;  certains craquent et sont poussés au suicide. Rappelez-vous Orange, Renault… Ces abus-là, oui, sont criminels ! Autant que les pratiques managériales.

 

« L’essentiel est de permettre que la majorité 
de nos concitoyens dispose de conditions 
décentes pour mener leur vie 
et espérer un avenir meilleur »

 

« Je ne vois pas d’autres solutions 
que de prendre possession 
de l’appareil d’État pour renverser la tendance »

 

Saviez-vous qu’à ce jour, le « crime économique » contre l’humanité n’est pas reconnu par le statut de la Cour pénale internationale (CPI) de la Haye ? Dans l’hypothèse d’une évolution salvatrice du droit international, seriez-vous favorable à la concrétisation d’une telle initiative afin de confondre les responsables des drames économiques et sociaux ?

En dépit de la triste réalité des mensonges et des illusions de l’idéologie libérale au seul profit de la logique capitaliste, ce terme de « crime contre l’humanité » me gêne beaucoup car, certes, ce mode de fonctionnement finit, à terme, par des décès de citoyens mais pour un crime, il faut endosser une responsabilité, une sanction, et cela me renvoie plutôt aux horreurs du nazisme même si c’est très difficile, pour le coup, de faire une telle comparaison. On peut aisément critiquer la logique capitaliste et le libéralisme sans forcément tomber dans cette accusation très lourde à mon sens. D’une certaine manière, certaines entités ou responsables ont déjà été démasqués pour les exactions qu’ils ont commises. La question reste de savoir à quoi et à qui est susceptible de servir cette avancée juridictionnelle ? Pour ma part, l’essentiel est de permettre que la majorité de nos concitoyens dispose de conditions décentes pour mener leur vie et espérer un avenir meilleur. Or, pour ce faire, je ne vois pas d’autres solutions que de prendre possession de l’appareil d’État pour renverser la tendance.

 

« La logique libérale n’est pas faite 
pour donner du travail aux gens 
mais pour le supprimer »

 

La forme juridictionnelle du combat n’apparaît pas être, pour vous, une solution ?

Non, je n’ai jamais cru au juridique parce que cela fait partie de l’idéologie libérale. Il faudrait entrer dans les détails : qui sont ces gens ? Quels sont leurs parcours ? Quels sont leurs réseaux ? Je crains que cela ne soit que de la poudre aux yeux. Et admettons que les dirigeants des multinationales soient condamnés et qu’ils payent pour cela, je ne croirais en ce combat que si cet argent était redistribué. Je pense que l’urgence est de faire en sorte que les gens au quotidien aillent mieux et que les gouvernements prennent des mesures pour que cela se fasse. Malheureusement, c’est le contraire qui s’opère ! C’est dramatique : le chômage de masse et la misère sont partout ! La logique libérale n’est pas faite pour donner du travail aux gens mais pour le supprimer. Il est nécessaire qu’une fraction de la gauche réfléchisse à cela très vite sinon on est foutu ! Mon premier bouquin, en 2002, dressait déjà ce constat ! Mais depuis, que s’est-il passé ? En presque 15 ans ? Rien ! Et depuis l’arrivée du Hollandisme, c’est catastrophique !

 

  1. Le libéralisme, une cage de fer, de Matthieu Douérin, Editions Le Bord de l’eau, collection Altérité critique, avril 2015, 174 pages, 18 €, ISBN 978-2356873903.
  2. Oxford Committee for Famine Relief, organisation non-gouvernementale
  3. Banque centrale européenne (BCE)
  4. Mouvement des entreprises de France (Medef)
  5. Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (iFRAP)
  6. Confédération générale du travail (CGT)

 

 

Les paradoxes du libéralisme contemporain

Le point de départ de la réflexion de l’auteur est la vaste domination du libéralisme économique et du libéralisme politique dans les politiques publiques de l’ensemble des pays occidentaux. Il énumère les paradoxes du libéralisme contemporain en s’appuyant sur les textes des principaux théoriciens libéraux. Parmi eux, figurent le philosophe et économiste britannique des lumières, Adam Smith, célèbre pour sa « théorie de la main invisible », l’économiste autrichien, Friederich Von Hayek ou encore l’économiste américain, Friedman Milton. Matthieu Douérin veut ainsi démontrer qu’il n’existe pas un mais des libéralismes. La forme la plus contemporaine a pris l’aspect d’un système de pensée avec ses dogmes, ses croyances et sa pratique gouvernementale. Un système qui s’achemine, désormais, vers un modèle artificiel de civilisation. Selon Douérin, « le libéralisme puise son origine et ses ressources dans les textes des grands auteurs d’obédience libérale pour en faire des armes théoriques dans les luttes politiques ». Matthieu Douérin a voulu dévoiler à travers son dernier essai critique « les mensonges et les illusions de l’idéologie libérale obnubilée par les solutions de marché et basés sur un fatalisme conçu de toute pièce au service de la seule logique capitaliste ».

 

A propos de Matthieu Douérin

Crédit : DR
Crédit : DR

Matthieu Douérin est né à Paris en 1975. Essayiste, il vient de sortir son deuxième ouvrage Le Libéralisme, une cage de fer, paru aux éditions Le Bord de l’eau en avril 2015. Dans cet essai, l’auteur s’interroge : le libéralisme serait-il devenu « l’horizon politique indépassable de notre temps » au rappel de la citation de Sartre ? De quel libéralisme parle-t-on ? Quels effets contraignants produit-il sur les individus et les États ? Ce livre intervient après un premier essai intitulé Libéralismes : la route de la servitude volontaire paru aux Editions de la Passion en octobre 2002, dans lequel Douérin revient sur la domination éclatante du néolibéralisme. Il a, par ailleurs, collaboré à Libération, à Profession Politique (Groupe Acteurs Publics) et aux éditions juridiques Weka(4) en qualité de journaliste spécialisé. Sensible aux sciences humaines et à la critique radicale du sport, il contribue aux revues Prétentaine(5) et Quel Sport ?(6), fondées et dirigées par le sociologue Jean-Marie Brohm. Titulaire d’un DESS de Droit de la vie politique de l’Université Paris X Nanterre, il consacre son diplôme de 3e cycle en sociologie politique aux économistes autrichiens qui, selon l’auteur, sont largement liés au néo-libéralisme, au retour du libéralisme et à tous leurs usages en sociologie politique. DEA de sociologie politique et politique comparée en poche, il rédige un mémoire de fin d’études portant sur la « théorie de la main invisible » de l’économiste britannique Adam Smith. Il obtient également une maîtrise en sciences politiques à l’Université Panthéon Sorbonne (Paris I), après avoir décroché un baccalauréat A1 lettres et mathématiques. Alors qu’il est étudiant en maîtrise, Matthieu Douérin devient un témoin privilégié de la période du mouvement social dans la fonction publique visant la réforme de la Sécurité sociale et le plan Juppé. Cette dernière manifestation draine deux millions de Français dans les rues en novembre 1995. L’Université Paris I étant très politisée, il se rappelle avoir participé, activement, à la manifestation contre le CIP(1) aux côtés de tous les étudiants classés à gauche. « C’est à ce moment là que j’ai su ce qu’était le libéralisme. Ce fut pour moi un véritable déclic ! » Les cours d’économie de deux professeurs marqués à gauche lui ouvrent les yeux. « Ces enseignements m’ont donné les clefs de la compréhension du monde, ça m’a plu et m’a donné envie d’approfondir mes connaissances à travers un cycle d’études en sciences politiques ». Aujourd’hui, fonctionnaire territorial, il est également collaborateur de cabinet auprès du maire de Bagneux (Hauts-de-Seine).

 

  1. Contrat d’insertion professionnelle (CIP)
  2. Diplôme d’études approfondies (DEA)
  3. Diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS)
  4. Les Editions Weka sont spécialisées dans la veille et l’analyse juridique, dans l’actualité des acteurs publics et des territoires.
  5. Revue transdisciplinaire en sciences humaines
  6. Organe de la Section française de la critique internationale du sport

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Print Friendly, PDF & Email