Michel Verne dans l’ombre du père du Nautilus


Les voyages extraordinaires ont été publiés de 1863 à 1919 par la maison d'édition Hetzel. Crédit : Musée Jules Verne - Nantes
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Le nom de Verne est souvent associé à son célèbre prénom : Jules. Mais un autre homme, qui n’a pas atteint la renommée, est resté dans l’ombre de l’illustre auteur du Tour du monde en 80 jours : Michel. Ses œuvres, détournées ou inspirées de l’univers visionnaire paternel, ont été gommées de la littérature française. Histoire inédite.

 

Jules Verne renoue avec Michel en 1890 et commence ses premières collaborations avec son fils comme l'atteste cette photo inédite. Crédit : collection Philippe Burgaud
Jules Verne renoue avec Michel en 1890 et commence ses premières collaborations avec son fils comme l’atteste cette photo inédite. Crédit : collection Philippe Burgaud

 

En 1966, une spécialiste du monde vernien, Simone Vierne, confirme une rumeur qui circule depuis longtemps dans les cercles littéraires : certaines œuvres posthumes de Jules Verne ne seraient pas intégralement – voire totalement – rédigées de sa main. Comme preuves, elle avance des lettres soigneusement conservées et devenues au fil des ans « plus qu’un véritable secret de famille, un véritable secret d’éditeur », selon Agnès Marcetteau, directrice et conservatrice du Musée Jules-Verne à Nantes. Au centre de cette affaire, un homme : Michel, fils unique de l’illustre auteur de 20 000 lieues sous les mers.

 

Michel, l’enfant terrible

Comment Michel Verne (1861-1925) en est-il venu à détourner les œuvres de son père ? Rien ne prédestine cet enfant indiscipliné à rejoindre les rangs de la littérature. À 15 ans, il est envoyé dans le premier bagne pour enfants, la Colonie pénitencière de Mettray, fondée en 1839 dans la banlieue tourangelle. Il y est enfermé six mois sur ordre paternel. À 19 ans, il s’enfuit du domicile parental au bras d’une actrice, Clémence-Thérèse Taton. Le choc est rude pour Jules Verne, qui doit étouffer l’affaire et éponger les dettes. Profondément croyant, l’inventeur de Phileas Fogg pose alors un ultimatum à son fils en 1883 : épouser la fille ou renoncer à sa famille – mais également à la pension que son père lui verse. Michel s’exécute ; les noces sont célébrées en mars 1884 à Nîmes ; Monsieur et Madame Verne ne sont pas présents. Michel est toutefois rattrapé par ses vieux démons : il quitte sa femme quelques mois plus tard pour une autre, Jeanne Reboul, jeune pianiste de 18 ans. Excédé, Jules Verne continue toutefois à subvenir aux besoins de son fils ; il déduit en effet 200 francs de ses revenus littéraires pour l’ex-femme de sa progéniture. Le divorce est prononcé cinq ans plus tard. Cette situation affecte beaucoup les relations père-fils. Même si les deux hommes se réconcilient finalement définitivement aux Petites-Dalles en 1890, une surprise de taille attend la famille à la lecture du testament, après la mort du patriarche, en 1905. Si les belles-filles de Jules Verne reçoivent une rondelette somme d’argent – deux legs de 50 000 francs – auxquelles elles renonceront finalement, Michel hérite… des manuscrits de son père1.

 

« Détournements de fonds intellectuels »2

Quoi qu’on puisse en penser, Michel ne perd pas vraiment au change. Son père est un des auteurs phares d’une des maisons d’édition les plus réputées du XIXe siècle : la maison Hetzel. Scellée en 1863 par une première publication, cette collaboration éditoriale est une affaire de famille. Après avoir côtoyé le père, Pierre-Jules, Verne est sous la direction du fils, Louis-Jules. Entre les deux hommes, les relations ne sont pas si amicales. Néanmoins, en infatigable travailleur, l’écrivain remplit toujours son contrat de deux livres par an et fait en parallèle des provisions de manuscrits. L’âge aidant, Jules Verne ne peut plus vraiment écrire ses textes à la main. Il sollicite alors de l’aide pour recopier ses idées. Il choisit Michel, désormais assagi, marié et père de deux – puis trois – garçons, dont les premiers articles publiés dans Le Figaro ont été prometteurs. « Jules s’est aperçu que son fils avait du talent, analyse la vernienne Agnès Marcetteau. Cela leur a permis de renouer. C’était une forme de réparation car Jules Verne avait des choses à se faire pardonner. » Les deux hommes font équipe jusqu’à la mort de Jules, en 1905. Après avoir un temps envisagé un procès pour mettre la main sur les précieux manuscrits non dévoilés, l’ambitieux éditeur Louis-Jules Hetzel ajoute une clause au contrat de 1875 : « Michel Verne s’engage à faire les révisions et les corrections nécessaires à ces volumes, en maintenant de son mieux le caractère que son père a donné son œuvre». Le nom Verne est devenu un produit commercial et alimente toute une collection de Voyages extraordinaires. Pour satisfaire son éditeur et toucher des royalties, Michel va remanier certaines œuvres paternelles, voire les réécrire. En tout, 12 livres posthumes sont concernés par cette relecture, dont Les Naufragés du Jonathan, Le secret de Wilhelm Storitz, La Chasse au météore ou encore Le Volcan d’or, réécrit entièrement par Michel. Dès 1909, des critiques, des lecteurs et des journaux émettent déjà des réserves concernant la paternité des manuscrits. Mais, sans preuves, les rumeurs ne se concrétisent pas.

 

Science-fiction et automatisation

Michel est un homme ambitieux et visionnaire. Auteur, il se lance dans l’adaptation cinématographique de l’univers fantasmagorique de Jules Verne. Si le projet finit par échouer, Michel poursuit toutefois l’œuvre du père et la prolonge. « Ce serait une erreur de penser que Michel a volé son père, souligne la conservatrice du musée Jules-Verne de Nantes. Il était un homme de son temps. Il a permis d’actualiser des données inconnues de son père et de donner une tournure sociale, politique ouverte sur le XXe siècle à certains écrits. C’est lui qui introduit l’anticipation et des faits modernes dans les textes. » Dans une nouvelle attribuée dans un premier temps à Jules et parue en 1889 dans une revue anglaise, La journée d’un journaliste américain en 2889, plusieurs innovations préfigurent la vie moderne : guerres chimiques et bactériologiques, appareils permettant de réaliser des comptes infinis tels nos supercalculateurs actuels, ancêtre de la visioconférence. Dans L’étonnante Aventure de la mission Barsac (1919-1920), Michel Verne reprend la trame laissée par son père dans Voyage d’étude. Le questionnement technologique préfigure le 1984 de George Orwell. Les guêpes équipées de capteurs et « effectuant des rondes protectrices » grâce à leurs hélices rappellent les drones et un système de télésurveillance omniprésent. Un autre manuscrit, Paris au XXe siècle, reste, quant à lui, soigneusement enfermé dans un coffre-fort jusqu’à sa redécouverte par hasard et des années plus tard par un descendant. Peut-être Michel savait que ses contemporains n’étaient pas encore prêts à voir leur monde changer si radicalement. Comme il le concluait dans ce dernier chapitre des Voyages extraordinaires : « Le monde est ainsi fait. L’Histoire, avec un grand H, nous assomme. Les histoires seules nous amusent… quelquefois ! Que voulez-vous, on n’est pas sérieux en France ! » Michel ne goûtera pas pleinement à ce vent de légèreté et de gaieté qui clôture un travail acharné de trente ans. Dépressif, il meurt seul le 5 mars 1925 d’un cancer de l’estomac et de la gorge, à l’âge de 63 ans.  

 

  1. Liquidation de la communauté d’entre Monsieur et Madame Verne et de la succession de Monsieur Jules Verne, Bibliothèque d’Amiens métropole, collection Verne, côte JV MS 41, f°50
  2. L’expression est employée par Jean-Pierre Picot, dans l’introduction d’un dossier de la revue Europe consacré au centenaire de la mort de Jules Verne (janvier-février 2005).
  3. Contrat modifié de parution, repris dans l’analyse de Simone Vierne, L’authenticité de quelques œuvres de Jules Verne, publiée dans Annales de Bretagne, Volume 73, n°3, p 448. Cette remarque est également présente dans Le Monde extraordinaire de Jules Verne d’Hélène Péret et Jean-Claude Péret, p 185.

 

À propos de Jules Verne

Jules Verne, célèbre de son vivant, a été photographié par le célèbre Nadar. Crédit : DR
Jules Verne, célèbre de son vivant, a été photographié par le célèbre Nadar. Crédit : DR

Jules Verne, né le 8 février 1828 à Nantes, fait des études de droit avant de se découvrir un don pour l’écriture en constituant avec des amis un salon de célibataires Les Onze-sans-femme. Il finit toutefois par se marier à Honorine du Fraysne de Viane, jeune veuve de 26 ans rencontrée lors du mariage d’un ami. Il refuse la charge d’avoué proposée par son père et fréquente assidûment la Bibliothèque Nationale, où il peut accéder à des livres de géographie, de science. Il vivote, écrit quelques pièces, devient même agent de change comme son ami Alexandre Dumas fils avant de trouver son éditeur attitré, Pierre-Jules Hetzel. En 1863, paraît son premier roman, Cinq semaines en ballon. Pendant plus de 40 ans, il travaille pour la revue littéraire Le Magasin d’éducation et de récréation et continue à décliner ses Voyages extraordinaires en passant à travers la Patagonie dans Les enfants du Capitaine Grant (1868), en réalisant Le tour du monde en 80 jours (1873) aux côtés de Phileas Fogg, en défrichant l’austère Russie dans Michel Strogoff (1876) ou en explorant les fonds marins dans 20 000 lieues sous les mers (1869-1870). Jules Verne meurt le 24 mars 1905 à Amiens en laissant derrière lui 80 œuvres – 62 romans et 18 nouvelles – et de nombreuses traces de l’engouement littéraire qu’ont suscité ses univers. En témoignent le trophée nautique éponyme, le nom donné au programme de mobilité internationale de l’éducation nationale ou encore la récente mise en scène au théâtre Mogador des aventures extraordinaires du jeune Jules et de son frère Paul.

 

Livre et articles

  • Simone Vierne, « L’authenticité de quelques œuvres de Jules Verne » dans Annales de Bretagne, Volume 73, septembre 1966, n°3, pp 445-458.
  • Jean-Pierre Picot, « Jules Verne, pour un centenaire » dans Europe, janvier-février 2005, N° 909-910, pp 3-13.
  • Voyages extraordinaires, le monde de la science, sous la direction d’Agnès Marcetteau et de Marie-Hélène Jouzeau, Paris, coédition Somogy éditions d’art, musée du château des Ducs de Bretagne et Bibliothèque municipale de Nantes, 2000, 192 pages, EAN : 9782850563911.

 

À consulter

http://www.julesverne.nantesmetropole.fr/home.html

http://www.societejulesverne.org/

http://www.jules-verne.net/index.php/le-centre

http://www.amiens.fr/attractivite/patrimoine-histoire/patrimoine-bati/sur-traces-jules-verne/sur-traces-jules-verne.html

http://data.bnf.fr/11928016/jules_verne/

 

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