Patrick Bloche : « Les magnats de la presse étaient tous opposés à cette proposition de loi »


Patrick Bloche : « Ils [les magnats de la presse] étaient tous opposés à cette proposition de loi. C'est qu'elle devait être bonne. » Crédit : Mathieu Delmestre - Solfé Communications
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Député socialiste de la 7e circonscription de Paris, Patrick Bloche est rapporteur de la proposition de loi « Liberté, indépendance et pluralisme des médias »

 

Paradigme & Prospective : Ces nouveaux investisseurs dans les médias, les voyez-vous comme des mécènes ?

Patrick Bloche : Certainement pas. Leur démarche n’a rien de désintéressée : elle est celle d’investisseurs avisés. Ils considèrent que le domaine des médias – en connexion avec les télécoms comme pour Drahi par exemple – crée des synergies porteuses. Mais quand ils deviennent actionnaires d’une entreprise de presse, ils oublient que ce n’est pas une entreprise comme les autres. Des méthodes de management qui peuvent fonctionner dans l’industrie ou les services, ne fonctionnent pas dans les médias. On l’a vu avec Bolloré pour Canal. Parallèlement, on a assisté à une précarisation du métier de journaliste depuis 15 ans avec une multiplication des CDD, des piges et des plans sociaux. Cette mutation provoque, dans ce secteur comme dans tant d’autres, des conditions éprouvantes.

 

Cette proposition permet 
de redonner de la crédibilité 
à l'information que 
nos concitoyens reçoivent

 

Beaucoup regrettent que votre proposition de loi ne soit pas plus radicale. Votre précédente proposition, datant de 2010, n’était-elle pas plus ambitieuse ?

Je comprends que certains puissent être nostalgiques de cette proposition de loi que j’avais déposée. Mais je ne pense pas que ce que j’ai défendu en 2010 allait plus loin que ce que je défends aujourd’hui. Ici, on répond à la concentration qui a eu lieu ces dernières années. Est-ce que cette nouvelle proposition de loi répondra à tous les problèmes ? Non, bien sûr. Ce n’est pas un texte de loi qui va répondre au problème de la concentration des médias. Mais il donne des garanties nouvelles. Avec le droit d’opposition donné au journaliste sur l’intime conviction professionnelle, elle-même adossée à des chartes éthiques qui devront être négociées.
On a également tenu un engagement de François Hollande en renforçant le secret des sources des journalistes. On a aussi intégré les concepts nouveaux de lanceurs d’alerte et d’entreprises solidaires de presse. On a mis dans cette loi tout ce qui pouvait nous permettre d’assurer cet objectif majeur dans une démocratie : l’indépendance et le pluralisme des médias. Avec un enjeu qu’on oublie souvent, et qui est déterminant : le ressenti de nos concitoyens. D’année en année, l’indice de confiance dans les médias décroît. C’est dévastateur. Cette proposition permet aussi de redonner de la crédibilité dans l’information que nos concitoyens reçoivent.

 

Le CSA pourra-t-il selon vous jouer le rôle de gendarme ?

La loi donnera justement au CSA des moyens d’intervention qu’il ne possède pas aujourd’hui. Quand Vincent Bolloré prend l’initiative de déprogrammer des magazines d’investigation, le CSA n’a aujourd’hui aucun moyen de l’interpeller. La proposition de loi vise à ce que le Conseil puisse intervenir avec des sanctions allant jusqu’à la fin de l’attribution des fréquences et l’autorisation d’émettre. Je sais que la méfiance à l’égard du CSA date. Mais on n’est plus dans le CSA monocolore, marqué politiquement à droite, et très docile avec le pouvoir politique. On a, depuis 2013, modifié le mode de désignation des membres du CSA, résultant d’un consensus entre majorité et opposition.

 

Renforcer le secret des sources 
des journalistes et intégrer 
de nouveaux concepts 
tels les lanceurs d'alerte et 
les entreprises solidaires de presse

 

Et pourquoi ce refus d’imposer de nouveaux seuils de concentration ?

Les seuils actuels datent de 1986 puis de 2000 – quand on a lancé la TNT. Nous savons très bien que les médias ont besoin d’investisseurs privés pour subsister. Et personne, parmi les personnalités auditionnées, ne m’a fait de propositions sur des seuils de concentration nouveaux car la réponse est impossible à trouver. Aujourd’hui, le problème n’est plus le même qu’avec Hersant dans les années 1980 ou avec la position hégémonique de TF1 dans le domaine audiovisuel dans les années 1990. La paysage est plus éclaté. On est dans une situation très concurrentielle avec Arnault, Drahi, Lagardère, etc. dans une même cour de récré. Mais il existe une spécificité française : les grands titres de la presse audiovisuels sont possédés par des groupes industriels dont les médias ne sont pas le cœur de métier.

 

Dans votre propre camp, ne vous êtes-vous pas senti isolé dans ce combat en faveur de l’indépendance des médias ?

L’exécutif a été infaillible dans son soutien. Lors des vœux à la presse en janvier, le Premier ministre a soutenu ma proposition de loi en y ajoutant la nécessité de légiférer aussi sur la protection des sources des journalistes. La nouvelle ministre de la Culture était derrière moi également. Et le gouvernement a organisé une procédure accélérée pour qu’elle soit votée avant l’été.

 

Avez-vous reçu des pressions de la part des détenteurs de médias ?

Je les ai tous auditionnés. Ils étaient tous opposés à cette proposition de loi. C’est qu’elle devait être bonne.               

 

À propos de Patrick Bloche

Président de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, cet ancien directeur commercial de 59 ans est membre de plusieurs groupes d’études, dont celui sur la presse. L’élu de la 7e circonscription de Paris a participé à l’examen du projet de loi sur le service public de la télévision et siège au conseil d’administration de France Télévisions . Député depuis 1997, il est rapporteur du projet de loi sur l’indépendance et le pluralisme de la presse, présenté en commission à l’Assemblée le 4 février 2016.

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