Une presse fragilisée tenue en bride par ses actionnaires


Alain Louyot, ancien rédacteur en chef à L'Express et ex-directeur des rédactions de L'Expansion. Crédit : DR
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Mediapart, Marianne, Politis, Le Monde diplomatique, Le Canard Enchaîné… pour la presse indépendante « conventionnelle » ; Alternatives Économiques, Nexus, Bastamag, Fakir ou encore, plus récemment, le dernier né Paradigme & Prospective… pour la presse alternative1. Leur point commun ? Des OVNIs dans le paysage médiatique français : ils figurent parmi les quelques titres échappant aux empires bâtis par les capitaines d’industrie et les hommes d’affaires.

 

Après avoir construit leurs richesses dans les transports, le bâtiment, le luxe ou les télécoms, Bolloré, Bouygues, Arnault, Bergé-Niel-Pigasse ou encore Drahi se sont découvert, sur le tard, un intérêt pour les médias. La formation de conglomérats médiatiques ne constitue pas un phénomène nouveau. Sous la coupe de l’état, l’Office de radiodiffusion télévision française (ORTF) a longtemps contrôlé l’audiovisuel en France. La presse écrite a déjà fait, par le passé, l’objet de vastes regroupements. Par une loi de 1984 fixant des seuils maximaux, les premiers gouvernements de François Mitterrand avaient attaqué frontalement le groupe Hersant, qui concentrait alors entre ses mains 38 % de la presse nationale française.

« Qu'on les aime ou pas, ils [les papivores] estimaient que la presse avait une mission » note Alain Louyot, ancien directeur de la rédaction de L'Express et de L'Expansion. Crédit : DR
« Qu’on les aime ou pas, ils [les papivores] estimaient que la presse avait une mission » note Alain Louyot, ancien directeur de la rédaction de L’Express et de L’Expansion. Crédit : DR

La génération de « papivore » – surnom donné à Robert Hersant – et d’Amaury (L’Équipe) était celle des grandes entreprises de presse. « Ils se comportaient parfois presque comme des mécènes, prêts à perdre de l’argent pour les journaux », décortique Alain Louyot, ancien rédacteur en chef à L’Express et ex-directeur des rédactions de L’Expansion. « Qu’on les aime ou pas, ils estimaient que la presse avait une mission. » Mais ces magnats, vieillissants et attachés à la presse dans sa dimension papier, ont raté le virage du numérique. Une nouvelle génération d’investisseurs, extérieure au monde des médias, a fait irruption dans le paysage. « Ces nouveaux venus achètent un jour de la téléphonie, l’autre jour des supermarchés, et celui d’après un titre de presse », ironise Alain Louyot.

 

Des médias comme instrument de puissance

En ces temps de crise de la presse, l’investissement de ces capitaines d’industrie pourrait, de prime abord, apparaître comme salutaire, à l’instar de celui consenti par le PDG d’Amazon, Jeff Bezos. Le milliardaire américain a redonné de l’oxygène au Washington Post lorsqu’il l’a racheté en 2013. Rompant avec une période de licenciements au sein de la rédaction, le journal a, depuis réembauché, refondu son site Internet et mis en place une équipe dédiée aux breaking news. Mais Bezos comme Arnault ou Bolloré n’investissent pas sans raisons.

 

Les nouveaux actionnaires 
achètent un jour de la téléphonie, 
l’autre des supermarchés, 
et celui d’après un titre de presse.
Alain Louyot

 

Recherchent-ils un retour sur investissement ? « Au XIXe siècle, posséder un journal, c’était la garantie d’une industrie rentable », écrit Julia Cagé dans son ouvrage Sauver les médias. Ce temps est bien révolu en pleine crise de la presse. Mais « ces actionnaires investissent aussi pour, à terme, gagner de l’argent », explique le député Patrick Bloche (PS). Dans Complément d’enquête diffusé en septembre 2015, Mathieu Dreyfus, le président du directoire du Monde, note qu’« il n’y a pas de fatalité à ce que la presse ne soit pas rentable. » En clair, ces investisseurs profitent que ces médias soient bradés pour les racheter, les remettre à flot, en escomptant qu’ils leur rapportent, demain, de l’argent. Mais pour l’instant, dans un contexte de crise de la presse, le retour sur investissement est encore loin d’être évident.

Julia Cagé, économiste : « Au XIXe siècle, posséder un journal, c'était la garantie d'une industrie rentable ». Crédit : Baltal, Sipa Press
Julia Cagé, économiste : « Au XIXe siècle, posséder un journal, c’était la garantie d’une industrie rentable ». Crédit : Baltal, Sipa Press

Agissent-ils par philanthropie ? Dans ce même numéro de Complément d’enquête, Mathieu Dreyfus motivait l’arrivée en 2010 de Pigasse, de Niel et de Bergé dans le capital du quotidien, alors au bord du dépôt de bilan, par un élan de grandeur d’âme. Les trois actionnaires étaient notamment intervenus, selon lui car « pour la vie citoyenne et le débat public, il est important que Le Monde survive. » Chacun est libre d’y adhérer.

En attendent-il une image valorisante ? Ces nouveaux magnats cherchent avant tout de la considération. « Ça vous donne vos entrées à Matignon et à l’Elysée », décrypte Alain Louyot. En s’introduisant dans le système médiatique, ces patrons de groupes profitent des relations incestueuses nouées entre politiques et médias pour se positionner au cœur du pouvoir. « Avant de devenir patron de Libération ou de L’Express, Patrick Drahi n’était sûrement pas reçu aussi facilement », abonde Julia Cagé. Le point culminant de la confusion entre médias et politiques semble avoir été atteint sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’ancien président avait eu pour témoins de mariage Martin Bouygues et Bernard Arnault, sans évoquer ses vacances sur le yacht de Vincent Bolloré.

 

L’épée de Damoclès suspendue au-dessus des médias indépendants

Dès lors que la plupart de ces patrons tirent l’essentiel de leurs revenus soit de secteurs régulés par l’État soit de commandes publiques, on perçoit une anomalie. Par leur emprise sur les principaux médias, ces entrepreneurs sont susceptibles de bénéficier de la bienveillance des pouvoirs publics à l’occasion d’activités de lobbying ou lors des appels d’offre. C’est la transparence des décisions qui est en jeu. Le second biais concerne la vitalité de notre démocratie. Ces industriels achètent, en effet, des médias comme d’autres achèteraient des hochets. Et peu importe la couleur de ces jouets. Drahi achète Libération, étiqueté à gauche, L’Express plutôt de centre-droit et il lance la chaîne I24News, orientée pro-israélienne. Bien malin celui qui y décèlerait une quelconque cohérence éditoriale. « Drahi veut remplir des flux, et il a des canaux. Il a acheté SFR et maintenant il veut mettre de l’info dans les tuyaux », explique Benjamin Sportouch, ancien journaliste de L’Express, aujourd’hui en poste à RTL. Mais cette logique industrielle appliquée aux vecteurs d’information est-elle compatible avec la diversité des médias ? Une oligarchie composée 45 magnats qui détiennent l’essentiel du spectre médiatique ne pourrait-elle pas rapprocher, voire fondre les lignes éditoriales des titres au sein des groupes ? À la tête de Libération et de L’Express, Drahi a déjà rassemblé les deux rédactions dans un même lieu. Potentiellement, l’industriel pourrait les mettre demain sur le même plateau, à l’instar de BFM et de RMC, et ainsi affaiblir la culture de chacune.

Attenter à la pluralité des médias a de quoi alarmer. Des exemples à l’étranger en donnent d’ores et déjà un aperçu. Au Brésil, le groupe Rede Globo, détenteur des principaux médias brésiliens, est souvent considéré comme le vrai parti idéologique du pays, par-delà les structures partisanes. Son emprise est telle qu’il empêche toute alternative à la pensée dominante d’émerger. Dans Le Monde diplomatique d’octobre 2015, Serge Halimi citait João Pedro Stedile, membre du Parti des Travailleurs ruraux sans terre. Face au contexte de crise et aux affaires de corruption, le militant regrettait qu’aucune alternative ne s’élève. « Nous n’arrivons pas à faire entendre nos propositions, y compris parce que les médias sont détenus par la bourgeoisie », expliquait-il. D’où la nécessité de faire circuler les idées et donc d’éviter la fusion des lignes éditoriales des médias au sein des groupes.

Virginie Marquet : « Informer n'est pas un délit ». Crédit : Camille Millerand
Virginie Marquet : « Informer n’est pas un délit ». Crédit : Camille Millerand

Surgit un autre enjeu majeur : l’indépendance des journalistes. Car, une fois entre les mains des oligarques, qui du journaliste ou de l’actionnaire tire les ficelles éditoriales ? L’arrivée de Bolloré, par des intrusions manifestes à la tête de Canal +, a constitué un électrochoc. Coup sur coup, il renouvelle brusquement toute l’équipe des Guignols – à défaut d’avoir pu supprimer l’émission satirique -, il censure un documentaire sur le Crédit Mutuel, il en déprogramme un autre, sur Nicolas Sarkozy et François Hollande. En tant que patron, il est droit dans ses bottes quand il influe sur la ligne éditoriale de ses médias, au même titre qu’il tient les manettes de la stratégie de ses filiales. Oubliant qu’un média ne se gère pas comme une société de transport, « il s’estimait donc légitime de déprogrammer la diffusion d’un documentaire mettant en cause un de ses investisseurs, le Crédit Mutuel », rappelle Virginie Marquet, avocate en droit de la presse et membre fondateur d’Informer n’est pas un délit2. Face à ces interventions directes, des contre-pouvoirs ont émergé, des vigies formées d’associations citoyennes ou de lanceurs d’alertes se sont activées avec les réseaux sociaux comme terrain d’expression. « Informer n’est pas un délit » a été lancé en septembre 2015, après la censure ostensible de Vincent Bolloré. L’interventionnisme direct se paie donc très cher en termes d’image. « Aujourd’hui, tout le monde regarde Bolloré. Drahi est scruté de tous les côtés. Le risque qu’il y ait une fuite est si grand. Je ne suis pas sûr que le jeu en vaille la chandelle explique Benjamin Sportouch, journaliste politique à RTL, ancien de L’Express qui renchérit, cette transparence, la vigilance citoyenne protègent les journalistes ».

Mais, outre l’injonction adressée à la rédaction, plane un risque plus considérable car indécelable : la bride que les journalistes, par crainte de représailles, se mettent eux-mêmes autour du cou. Virginie Marquet prévient que, au-delà des interventions directes de Vincent Bolloré, l’autocensure bat son plein : « Le groupe Bolloré a énormément d’intérêts, du fait de son vaste empire. Et ce à quoi on assiste, c’est justement la désertification du contenu sur Canal +. »

 

Qui dit moins d’enquêtes 
dit moins d’investigations

 

La censure économique assèche les capacités d’enquêter

La censure la plus insidieuse a pour ressort l’argent. Ou plus exactement le manque d’argent. Car les nouveaux patrons, même les poches pleines, investissent rarement pour doter leurs médias de moyens supplémentaires. En parfaits hommes d’affaires, ils appliquent à la presse les mêmes méthodes que celles qui ont cours dans leurs autres filiales. Très concrètement, cela s’est traduit par une centaine de salariés en moins à L’Express. Le groupe Lagardère Active se désinvestit également progressivement de son pôle presse écrite en proposant en 2016 un plan de 220 départs volontaires pour se concentrer sur une activité plus lucrative, l’audiovisuel3. Touchées au cœur par le contexte économique, peu soutenues par les nouveaux propriétaires, les rédactions doivent opérer des choix. Que sacrifier ? « L’enquête, parce que l’enquête ça prend du temps », explique Benjamin Sportouch. Les journalistes ne partent plus en reportage, la documentation se réduit comme peau de chagrin, tout s’écrit depuis Paris. Aucune fatalité à cela pourtant puisqu’à l’étranger, on trouve des propriétaires qui réarment leurs rédactions. « Le Spiegel, par exemple, dispose d’une trentaine de personnes qui s’occupent de la documentation alors qu’à L’Express on en a moins de dix ! », explique Alain Louyot.

Qui dit moins d’enquêtes dit moins d’investigations et ces grands groupes ne seront peut-être pas fâchés de savoir la presse plus démunie pour aller fouiller dans leurs affaires. Par ailleurs, dans ce climat de paupérisation, les rédactions recourent à davantage de pigistes, journalistes éloignés des rédactions et donc plus influençables. Souvent mal rémunérés, ils sont, de fait, plus vulnérables. Une entreprise pourra appâter plus facilement un pigiste en lui faisant miroiter du contenu commercial à lui faire rédiger. « En échange, elle pourra l’inciter à se montrer plus complaisant dans son article. Et le pigiste aura plus de mal à refuser qu’un journaliste solidement implanté dans son CDI », décode un journaliste. Ces nouveaux actionnaires s’intéressent donc davantage à la possession des médias qu’à leur qualité éditoriale. Et l’affaiblissement des capacités d’investigation n’est pas forcément pour leur déplaire.

 

Résister aux pressions de l’actionnaire 
requiert un tempérament fort. 
D’où l’importance de la personnalité 
du directeur de la rédaction.

 

Face à l’actionnaire, un rapport de force défavorable aux rédactions

Résister aux pressions face à l’actionnaire requiert un tempérament fort. D’où l’importance de la personnalité du directeur de la rédaction. « S’il a l’échine souple – et il a été recruté pour ça – il se soumettra. S’il a une éthique, il tiendra bon », décrit Alain Louyot. Il lui faut également résister à la pression des annonceurs, dont l’ingérence est plus grande que jamais. « Quand je dirigeais la rédaction, le directeur de la pub descendait dans mon bureau pour me demander de mettre telle information à la une et j’en arrivais à mettre ma démission dans la balance », poursuit-il. Cette résistance est moins aisée aujourd’hui car les journaux, souvent en difficulté, ont besoin d’argent frais. Et la société des journalistes (SDJ) a dû céder du terrain. La publicité a envahi les médias, allant même jusqu’à recouvrir les unes de presse, chose impensable auparavant. Les publicités rognent même sur la partie éditoriale de manière subliminale. Qu’on cite telle voiture dans un article et l’annonceur s’engage à acheter 30 pages de publicité. Un cran plus loin a été franchi avec l’instrumentalisation des photos : sur le portait photo d’un homme politique ou d’un acteur peuvent se cacher en arrière fond une voiture, une chaîne de restaurant ou de café… qui aura payé pour cela. Mais cette course effrénée à la publicité s’apparente pourtant à une course à l’abîme. Julia Cagé démontrait dans son ouvrage Sauver les médias que la démultiplication des supports médias et de réseaux sociaux rendait la rentabilité de la publicité toujours plus faible. Et certains journaux historiques, comme l’Humanité, paient chèrement leur combat pour une presse libre et indépendante4.

En attendant que la presse retrouve un modèle économique viable, elle se retrouve prise en étau entre les magnats profitant de sa vulnérabilité pour la racheter et les annonceurs prompts à s’en servir comme tribune d’expression. Un jour, pourtant, la presse sera à nouveau rentable, et donc potentiellement libre. Mais il sera peut-être trop tard si les nouveaux propriétaires des médias demeurent plus soucieux d’en tirer des leviers d’influences et de rentabilité que d’informer de manière éclairée les citoyens.    

 

  1. Sans, pour autant, oublier la myriade de titres de la mouvance alternative, non présents en kiosques, le plus souvent par manque de moyens, qui fleurissent un peu sur tous les lieux traduisant l’impérieuse nécessité de faire entendre une autre voix que celle de la pensée dominante et, plus largement, une voix issue, le plus souvent, de la société civile (non professionnelle de la presse) qui revendique son droit légitime d’être informer librement. À l’exemple de la Presse Pas Pareille (PPP) au rappel de l’expression du fondateur de Fakir, François Ruffin, auteur du récent documentaire à succès « Merci Patron » qui égratigne Bernard Arnaud (LVMH).
  2. Son collectif a obtenu l’amendement du projet de loi « secret des affaires » prévu dans la loi Macron. Par ailleurs, 16 journalistes, dont les médiatiques Denis Robert et Fabrice Arfi, ont participé à l’écriture d’un livre reprenant l’appellation du mouvement. Virginie Marquet a également travaillé 12 ans au sein du pôle juridique de France Télévisions. Elle a notamment assuré le suivi des journalistes lors des enquêtes de Cash Investigation et Spécial Investigation.
  3. Voir l’article paru dans www.lemonde.fr le 9 mars 2016, « Deux cent vingt départs volontaires dans les journaux de Lagardère ».
  4. Se référer à l’article de Claude Baudry paru dans le quotidien l’Humanité intitulé « L’âpre combat pour assurer un avenir à l’Humanité » du 11 mars 2016.
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