Printemps des Comédiens 2017 : “Democracy in America” de Castellucci opère à vif le corps du mythe américain au Domaine d’O


Une femme silencieuse, au corps sanglant, vient à la barre sonner à coups de tête le glas des illusions démocratiques des Etats-Unis d'Amérique. Crédit : Marie Clauzade.
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Democracy in America opère à vif le corps du mythe américain et autopsie quelques morceaux choisis emblématiques de son histoire, mettant à nu le canevas civilisationnel et les valeurs-étalons de cette « société de civilisation » devenue le phare du capitalisme et des politiques néolibérales.

Le Printemps des Comédiens poursuit ses festivités jusqu’au 1er juillet 2017 au Domaine d’O à Montpellier avec, notamment, Democracy in America, la représentation du metteur en scène italien, Roméo Castellucci, qui s’est déroulée au Théâtre Jean-Claude Carrière, le 17 juin à 20h. L’ouverture du spectacle est hypnotique, une rupture radicale d’espace-temps.

Une danse rituelle qui évoque les exercices militaires de propagande

L’entrée en matière du « théâtre quantique » de Castellucci attire l’attention sur  les « glossolalies » pratiquées par l’église pentecôtiste  américaine. Le metteur en scène italien pose, ainsi, les termes d’une équation qui est au cœur de Democracy in America : le nouage du verbe avec un au-delà des langues, le fantasme d’un frayage entre les langues et leur au-delà qui, induisant l’illusion d’un langage divin, tient lieu d’insaisissable espace du pouvoir.

Le plateau nu, noir, est soudain envahi d’un bourdonnant essaim de jeunes femmes dans des uniformes grège gansés de dorures avec force grelots et cloches à la ceinture, tenant haut des bâtons comme autant de baïonnettes dans le fracas singulier d’un troupeau de moutons et de blanches brebis en transhumance. Des bêlements se mêlent aux sons des cloches accompagnant une danse rituelle qui évoque les exercices militaires de propagande quand les bâtons se révèlent être des drapeaux où s’inscrivent les lettres du titre : Democracy in America qui sera mis sens dessus dessous dans un jeu d’anagramme passant d’ « aerodynamic ceramic » à « Car comedy in America » ou « Cocain army medicare » et « carcinoma creamy die » avant de laisser apparaître « Romania », « Armenia », « Mayanmar », « Yemen », « Iran »… comme s’ils constituaient la liste d’un mémorial. Les mains sales de l’Amérique et ses bains de sang, ses laissés pour compte viennent hanter le plateau.

Le vivant le plus cher devient l’objet d’obscures transactions

Une femme silencieuse, au corps sanglant vient à la barre sonner à coups de tête le glas des illusions démocratiques. L’arène tragique s’ouvre, y résonne le chant des forçats de la terre sous l’écho d’un chant de prisonniers-tailleurs de pierre en 1966 « mon dos est esquinté et je suis crevé, je dois me serrer la ceinture seulement pour sauver ma peau » puis une série de très beaux tableaux décompose, en Nouvelle Angleterre, l’histoire d’Elisabeth et Nathanaël, pionniers pauvres entre les pauvres qui cherchant une terre promise, finissent par vendre leur propre fille contre un sac d’outils agraires et de semences. 

Nécessité fait loi et le vivant le plus cher devient l’objet d’obscures transactions. Le sacrifice d’Isaac par Abraham c’était il y a très très très longtemps, c’était hier comme aujourd’hui, en 1705 quand passant du mythe à la réalité sordide de ces contes à dormir debout où l’invraisemblable est  toujours vrai, Elisabeth vend sa fille Mary, comme sous d’autres cieux et sous les mêmes encore, d’autres acteurs de l’histoire commettent l’innommable sous le joug de la misère du monde et de son cynisme. 

Une mère vend, au fond des bois, son âme au diable au prix d’une souffrance qui confine à la folie : « il y a du sang dans mes urines, j’ai le ventre gonflé » gémit-elle, c’est le prix de la misère sans pain, la récolte de patates est maigre, elles sont immangeables, Dieu ne répond pas et se tait, le sentiment de déréliction est radical, sans appel pour Elisabeth. « La foi, ce n’est pas donnant-donnant, ce serait trop facile » lui renvoie Nathanaël. Le couple cherche le mode d’emploi d’une prière exaucée, la foi est une vanité de plus. Dieu s’absente, Dieu est mort, « constatons ce vide à la fin » implore Elisabeth.

La construction d’un modèle de civilisation qui mène au pire

Une étoile descend des cintres. Pas de grâces pour la condition humaine, Elisabeth qui a volé pour survivre sera punie et châtiée par sa communauté.  Le châtiment se doit d’être exemplaire, pour celle pour qui « blasphémer à perdre haleine est la seule sensation de contact » il faut encore endurer le procès d’une innocente. « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour  vous rendront blanc ou noir », le poète a toujours raison, La Fontaine dit vrai. Ainsi est-il encore  dans Democracy in America.

Les pages de l’histoire américaine défilent avec leurs dates 1774 : the first continental Congress

Castellucci met en scène, l’âme de l’Amérique et les tractations secrètes de la démocratie, derrière le tableau d’honneur de la défense des droits de l’homme et l’icône de la statue de la liberté : l’horreur, l’aliénation au dur métier de vivre, la folie comme une incontournable station sur le chemin de croix des vivants dont certains plus morts que vifs traversent l’existence à la manière flottante des fantômes jetés aux oubliettes de l’histoire glorieuse des civilisations, avec l’étrange présence des ombres dans la brume, l’insoutenable légèreté des silhouettes tragiques de « nuit et brouillard ».

Dieu n’entend pas les prières des hommes et les hommes entre eux sont féroces et sans pitié, tout alimente le marché, tout est matière à vivre, struggle for life oblige ! Nous remontons dans le temps, deux chefs indiens s’entretiennent, l’un cède, l’autre se défend contre le cours sans merci de l’histoire qui autant qu’avec des armes de guerre tue avec les mots. L’anglais a tranché dans le vif des mémoires ancestrales et d’autres représentations du monde en coupant la parole à ceux qui aujourd’hui, devant le désastre, auraient peut-être quelque chose à dire qui inverserait le cours des choses mais les mots qui disaient d’autres choses ont été savamment assassinés au nom de Democracy in America, la construction d’un modèle de civilisation qui mène au pire.


Maud Bouchet

Journaliste – critique dramatique

 

Calendrier des prochaines représentations

  • Du 30 juin au 2 juillet 2017, Athens & Epidaurus Festival, Athènes (Grèce) 
  • Du 12 au 22 octobre 2017, MC 93, Bobigny (France)
  • Du 7 au 8 novembre 2017, Le Manège, Maubeuge (France)

 

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