Susan George [Attac – France] : « Une solution médiane entre la politique de la Troïka et une sortie de l’euro »


Susan George : « L'important, c'est qu'il y ait une convergence de différents intérêts progressistes pour essayer de construire quelque chose en commun ». Crédit : DR
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Après l’échec des négociations entre l’Union européenne et la Grèce, des citoyens et personnalités de tous bords ont imaginé un « Plan B » pour l’Europe. La politologue et militante Susan George, fondatrice de l’association altermondialiste Attac – France1 revient sur les enjeux de cette réunion au sommet des 23 et 24 janvier derniers. Exclusif.

 

Paradigme & Prospective : Un des événements déclencheurs de ce mouvement « Un Plan B pour l’Europe » est la signature des accords du 13 juillet entre la Troïka et la Grèce. Pourquoi ?

Susan George : Au fondement de ce mouvement, il y a une déception croissante à l’égard de l’Union européenne en général et de la politique menée par la Troïka : l’austérité, les projets promus par les Allemands. C’est un rejet global en fait du néo-libéralisme, en particulier en Europe du Sud. Disons que ces accords ont été un des points déterminants de la création du mouvement parce qu’il devenait impossible de ne pas voir le virage libéral de l’Europe.

 

Parmi les signataires de l’appel pour la tenue de ce sommet se trouve l’ex-ministre des finances grec, Yanis Varoufakis. Il est devenu une figure incontournable de l’anti-austérité…

Il a quitté Tsípras parce qu’il ne pouvait pas être d’accord avec son acceptation du memorandum de la Troïka. Maintenant, il est en quelque sorte freelance et fait des propositions que je trouve très pertinentes. Il est certainement très important, d’une part, parce qu’il est grec, et d’autre part, parce qu’il a une expérience directe, en tant qu’ancien ministre, des façons d’agir des institutions européennes. Il a d’ailleurs donné à ce sujet à mon institut, le Transnational Institute2, plusieurs interviews qui rendent très claire sa position vis-à-vis de la gouvernance européenne. Il rejette de façon très nette ce qu’il appelle « l’Europe allemande », puisque c’est M. Schoëble qui mène la danse. Oui, Varoufakis est une personne centrale dans le mouvement anti-austérité en général. Mais ce n’est pas le seul : de nombreux intellectuels jouent un rôle plus discret mais tout aussi fondamental dans cette mouvance.

 

À l’époque du référendum de 2005 sur la Constitution européenne, l’opposition de l’extrême gauche avait été assimilée à celle du Front national. Ne craignez-vous pas qu’il se passe la même chose ?

C’est un argument que les médias grand public ont souvent opposé à l’époque. Mais ce traité sur lequel nous nous étions exprimés ne régissait pas que l’euro, il y avait de multiples raisons de voter contre. Pour l’extrême droite, c’était essentiellement qu’ils ne voulaient pas de la Turquie en Europe et qu’ils souhaitaient retourner au franc selon un programme très passéiste. La contribution au « non » du FN s’est limitée à 17 %. Je pense qu’il y aura ce type de campagne des médias à nouveau. Bien sûr, ils vont utiliser cet argument. Si vous lisez un programme complet, si vous avez la curiosité de voir plus loin que le bout de votre nez, vous vous rendrez tout de suite compte que ce n’est pas un programme d’extrême droite. Et ce type d’argument ne sera utilisé et ne touchera que ceux qui ont des idées contraires à celles d’un progressiste. C’est donc le cadet de nos soucis.

 

Les banques sont plus unies 
 que les pays d'Europe 
 et gagneraient le bras de fer

 

Lors du premier sommet, les 23 et 24 janvier derniers, l’une des tables rondes avait pour sujet « L’euro, à quelles conditions ? » Pouvez-vous développer cet intitulé ?

La plupart des participants étaient pour une sortie de l’euro, qu’ils voyaient comme un frein, un fétiche et un moyen d’écraser les faibles. Une monnaie commune ne peut exister que lorsque il y a une politique fiscale et sociale commune. Quand il y a une politique qui avantage les exportateurs et désavantage les plus faibles, ça n’est pas possible. Selon par exemple l’économiste français, Jacques Généreux, une sortie – même unilatérale – de l’euro est possible. Moi, je n’y crois pas. À partir du moment où un des pays exprimerait une volonté de rupture, les marchés ne tarderaient pas à l’attaquer. Je suis d’accord avec Généreux qui dit que si la France veut sortir de l’euro, il faudrait qu’il y ait une interdiction de mouvement de capitaux, pour éviter qu’il y ait des fuites hors de l’Hexagone. Mais cela n’empêcherait pas les autres pays d’être attaqués. Pour le moment, les banques sont plus unies que les pays d’Europe et c’est donc elles qui gagneraient le bras de fer. C’est pourquoi je pense qu’il faut trouver une solution médiane entre la politique de la Troïka et une sortie de l’euro, individuelle ou même collective. Et c’est cela que vise le Plan B. La solution selon moi est d’unir davantage les pays. Ce serait notamment le rôle de la France, plutôt que se ranger systématiquement derrière l’Allemagne comme elle l’a fait jusqu’à maintenant.

 

Un mouvement de coopération 
 autour de valeurs 
 pourrait se constituer

 

En tant que fondatrice d’Attac, organisation opposée aux grands traités transnationaux mais pour l’action citoyenne, qu’attendez-vous de ce plan B ?

J’en attends d’abord un débat puis que ce mouvement grandisse comme l’a fait Attac. J’aimerais qu’on se ressaisisse d’un certain nombre d’idées, d’objectifs dont la démocratie en Europe serait la clef de voûte. Et, à partir de là, nous commencerions à former des comités locaux et nationaux qui arriveraient à coopérer ensemble pour atteindre ces objectifs. C’est pour cela qu’il faut que les citoyens commencent à se mobiliser. Et cela peut bien s’appeler « Un Plan B pour l’Europe », « Un Manifeste pour la Démocratie en Europe » ou encore autre chose. L’important, c’est qu’il y ait une convergence de différents intérêts progressistes pour essayer de construire quelque chose ensemble. À terme, je pense que pourrait se constituer une grande organisation, non sous forme d’un parti politique hiérarchisé avec un bureau qui dit ce qu’il faut faire – parce que ça personne n’en veut – mais d’un mouvement de coopération autour de valeurs communes. On n’est encore qu’au début de ce processus.       

 

  1. Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) France.
  2. www.tni.org

 

À propos de Susan George

Militante altermondialiste, la politologue franco-américaine, Susan George, s’est illustrée dans le combat contre l’application du traité transatlantique (ou Tafta). À 81 ans, cette ancienne membre du conseil d’administration de Greenpeace International est toujours engagée dans diverses associations qu’elle a initiées. Présidente d’honneur de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) France, elle est également présidente du Transnational Institute. En 2012, elle participe à la création du Collectif Roosevelt1 avec d’autres personnalités, à l’image de Stéphane Hessel, Edgar Morin ou Michel Rocard puis s’implique dans la fondation du mouvement politique visant le renouvellement des pratiques démocratiques Nouvelle donne en 2013. L’écrivaine a publié une dizaine de livres, dont Le rapport Lugano (Fayard, 2000) et Les Usurpateurs (Seuil, 2014). 

  1. www.collectif-roosevelt.fr
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