Théâtre de Nîmes : « BIT » de Maguy Marin révèle l’actualité de la domination masculine


Sur le plateau, l'espace vide se rythme. Crédit : Hervé Deroo.
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« BIT », créé en 2014 par Maguy Marin, a sondé le rythme, le cœur abstrait de la danse et s’est proposé de l’autopsier en épinglant les métamorphoses d’une farandole de six danseurs au Théâtre Bernadette Lafont, ce 14 mars à 20 h.

Le plateau est nu, abstrait. Dans cette camera obscura, se découpent sept panneaux inclinés séparés par des interstices, des ouvertures, des failles qui inscrivent la séparation des éléments comme l’ordre donné des choses. L’espace vide se rythme. Mis en valeur, sculpté, il gagne une réalité augmentée par cette scénographie sobre, graphique et devient dès lors visible, sensible.

Le son s’impose, bat, irrépressible, il a une puissance matérielle, c’est une matière qui prend la scène, c’est une invasion irrésistible comme celle de la marée haute à l’assaut des terres. Les danseurs main dans la main l’affrontent comme on affronte les éléments, le vent, la mer, le feu, toutes les terra incognita. Ils font corps, ne se lâchent pas ou se rattrapent vite, se raccrochent au groupe. Tout est palpitant, fluide, coule de source au fil du rythme qui fait histoire, tisse des liens, brode des instants de vie et tranche dans le vif.

Envers et contre tout, entre et contre tous, le rythme, s’infiltre, pénètre, gagne le sang, agite les corps comme autant de particules élémentaires. Le rythme s’incarne dans les chairs, les unit, les divise, les oppose, les violente, fragmente le groupe, le réunit puis l’atomise.

Allégorique, le rythme fait loi, gouverne les géométries variables du groupe, ordonne les scissions, dicte, organise, compose, décompose sous la faux des jeux de flux et de reflux, à la mesure exacte de l’influx des muscles, des nerfs, des attirances, des désirs, de la peur et met à nu le règne des pulsions les plus archaïques pour écrire une partition spontanée et organique qui loin de nous saisir, de nous embarquer dans le mouvement des danseurs, nous tient à une distance frustrante et inconfortable.


L’homme est le loup majeur pour la femme

Maguy Marin sonde les mystères de la vie et les racines du vivre ensemble. Dans « BIT », se met à jour le duel incessant entre pulsions de vie et pulsion de mort. Eros et Thanatos travaillent ce spectacle qui articule l’Histoire et ses pires petites histoires, à la mythologie et aux mystifications en tout genre.

Mettant en scène le crime ordinaire, joyeux et glaçant de ceux qui sont au-dessus de tout soupçon, la chorégraphe met en relief, sous le joug du rythme, véritable maître, qui tire à l’image des Parques, les fils des destins humains  et joue de nos cordes sensibles comme de celle d’un instrument pour provoquer l’innommable, un ordre humain régit par l’instinct de domination où l’homme est le loup majeur pour la femme.

Au pied de la lettre, disons-le mais avec un heureux sens du raccourci et quelque esprit, « BIT » ne manque pas de faire sonner à l’oreille « bite » et venir à l’esprit l’idée que « BIT » donne à entendre quelque chose de la question phallique et de la culture machiste.

Dans « BIT » Maguy Marin révèle, une fois encore, l’actualité de la domination masculine, son règne et délivre une lecture sans merci de la « petite musique de nuit » du monde. Dans le sillage de la très grande danseuse et chorégraphe allemande Pina Bausch, Maguy Marin compte, sur la scène contemporaine, comme l’une des chorégraphes les plus intéressantes car sa danse, n’évacue pas le politique.

 

Maud Bouchet

Journaliste – critique dramatique

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